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The killer inside me

The killer inside me

Littérature noire

En finir avec Eddy Belle Gueule : une violente charge assez troublante

En finir avec Eddy Belle Gueule : une violente charge assez troublante

C'est donc le livre dont on parle tant en ce moment. En France, je vous rassure, je ne crois pas en effet qu' En finir avec Eddy Belle Gueule passionne au-delà de notre noble contrée. Dans ce beau pays qui aime la polémique, mais aussi le voyeurisme, la dénonciation (louable ou pas), ce premier roman d'Edouard Louis a réussi, déjà, l'exploit de se hisser un temps à la première place des ventes, puis de s'accrocher à la deuxième (derrière Pancol...). De quoi s'agit-il ? 211 pages pour que l'auteur vide son sac sur ses maltraitances d'enfant efféminé dans la campagne picarde. Un sujet éminemment d'actualité, parfait pour enflammer les salons parisiens. Surtout qu'Edouard Louis n'y va pas avec le dos de la cuillière : presque martyr, il décrit un milieu familial de crétins, des camarades d'écoles bourreaux et une société des années 2000 carrément homophobe. La charge est lourde, sans nuance. Sans doute est-ce sa part de vérité ? Mais c'est troublant.

D'abord parce que dans cette espèce de sociologie rapide de la vie d'un jeune homosexuel en terres picardes, il n'y a pas de lueur d'espoir. Première phrase du livre : " de mon enfance je n'ai aucun souvenir heureux ". C'est vrai que le milieu prolétaire d'où s'est extrait l'auteur ressemble pas mal à Germinal : l'usine, le chômage, la boisson, la télé... Une France dégueulasse, crasse, qui n'accepte pas que ce garçon ait " des manières ". On lui fait payer dans les couloirs du collège, on lui tanne le cuir à la maison pour le rendre plus viril. Dans ce catalogue d'être humains justement sans humanité il est étonnant qu'Eddy n'ait jamais, et c'est bien jamais !, trouvé une épaule compatissante, un regard de solidarité, une main fraternelle. Ce prolétariat de bas étage, bien pire en fait que dans Germinal donc, ne serait que le terreau d'un fascisme en marche, des gens qui ne supportent pas la différence, un IVe Reich dormant ? Alors les salons parisiens ont des haut-le-coeur en découvrant l'affreuse province, en constatant que ce n'est pas si simple d'être différent passé les Grands Boulevards... Ils feraient bien de sortir un peu, ces mondains, pour voir que, non, la France n'est pas le pays le plus accueillant lorsque l'on est noir, arabe, homosexuel ou même que l'on écoute du punk ! Ce côté vierge effarouchée du cercle littéraire face à ce livre en dit long, hélas, sur la distance des auteurs, journalistes, avec la réalité. Mais, hélas, c'est bien français. C'est le premier point.

Enfin, il y a ce que le livre ne dit pas. Comment un si jeune auteur, 21 ans, s'extrait de son monde pour devenir écrivain. Avec, un premier essai sur Bourdieu publié il y a déjà quelques mois ! Cela oui est beau, lumineux, encourageant. Comment sans avoir lu un livre jusqu'au lycée arrive-t-on à vivre de sa plume et de ses cours à l'Ecole normale supérieure où il exerce ? On comprend dans En finir avec Eddy Belle Gueule que l'auteur a une certaine force de caractère : il embrasse des filles pour donner le change, il fait le mariole... pour finalement offrir son coprs à son cousin. Des expériences qui ont forgé son mental, des humiliations qui lui ont donné la rage. Mais diable ! C'est ça (aussi) que l'on aurait voulu lire. Fallait-il ainsi brûler son enfance, sa famille, bref tous les ponts qui le reliaient à son histoire ? Ce premier roman est trop court et trop à charge pour que l'on y adhère. Dans un même registre, l'expérience de Pierre Jourde, décrivant un Cantal un peu arriéré est bien plus convaincante. Et humaine. Edouard Louis a sans nul doute du talent mais il reste à démontrer sur le papier.

En finir avec Eddy Belle Gueule, Edouard Louis, Seuil, 219 pages, 17 euros.

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