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The killer inside me

The killer inside me

Littérature noire

Marie Neuser : " je ne pensais pas que ce que j'écrivais était du roman noir..."

Marie Neuser : " je ne pensais pas que ce que j'écrivais était du roman noir..."

A 43 ans, Marie Neuser a fait une entrée fracassante dans le monde de la littérature noire. Cette enseignante d'italien à Marseille publie en 2011 Je tue les enfants français dans les jardins (édition L'Ecailler) et se prend autant une brassée de critiques dythirambiques qu'une volée de la part de sa hiérarchie professionnelle. Elle se retrouve invitée dans des festivals polars (comme l'excellent Mauves en noir aux côtés d'Elsa Marpeau, Jérémy Guez, Iain Levison !), sollicitée par les médias... Cette semaine, à Bastia, elle vient discuter avec des lycéens de son deuxième roman, sorti l'an passé, Un petit jouet mécanique (toujours chez L'Ecailler), roman psychologique, tendu, entre la chaleur du Cap Corse et la folie masquée d'une jeune mère. Le Cap Corse comme théâtre d'un drame grec, il fallait y penser. Mais il n'y a pas de hasard !

A la terrasse d'un Vieux-Port que la planète entière nous envie, Marie Neuser, un cuir sur les épaules masquant un beau tatouage dans le dos, raconte. " Mon père est du village de Meria dans le Cap, plus précisément du hameau de Pastina où les habitants ont, des années durant, travaillé à la mine d'argent. Mon père, lui, est né à Marseille. Comme ma mère il est enseignant d'italiens et j'ai d'ailleurs grandi et vécu dans le Var. Mais tous les étés, on revenait dans la maison de mon arrière-grand mère. Jusqu'à ce que j'en ai marre : les vacances avec les parents, quand on a 17 ou 18 ans, pfffoouu... on a tous connu cela je crois. Moi, je rêvais de Londres. J'écoutais du rock'n'roll, je n'aimais pas l'ambiance plage. J'enviais ces jeunes mais je les trouvais aussi totalement superficiels. Du coup, je n'ai plus remis les pieds à Meria pendant treize ans ! "

Elle va faire ses études d'italien à Aix-en-Provence, aller voir des concerts de Noir Désir, de Dead Can Dance, de New Order, bref grandir loin du Cap. Elle n'y reviendra donc qu'après la naissance de son fils, lorsque celui-ci a juste un an. Et ce seront dix jours qui se transformeront en " enfer ". Obligée de surveiller son fils, de le protéger des frelons, des ronces, des chutes. " Un vrai tue-bébé cet endroit en fait " se dit-elle. L'idée de son deuxième roman est là. En suspension. Puis, dans ses lectures, elle tombe sur le syndrôme de Munchausen, une maladie psy qui fait que l'on s'invente des maladies pour attirer l'attention sur soi. Le trouble dont souffre justement la soeur d'Anna dans le roman. " Dans ma tête, le lieu, le hameau, est vraiment devenu un acteur, pas seulement un décor... Je prends le contre-pied de la carte postale corse, de ses plages paradisiaques. Même si c'est vrai que la plage de Meria est belle, dans cette ambiance, avec les yeux de l'adolescence, elle prend une autre dimension... "

Ce deuxième roman, oeuvre noir, troublante, à la Roman Polanski, complète donc déjà la palette qu'avait démontré Marie Neuser avec Je tue les enfants français dans les jardins, oeuvre bien plus directe, coup de boule, également dérangeante mais plus dans un registre sociétal, terriblement ancré dans l'école du 21e siècle. " C'est ma vie que je raconte. Enfin celle de mes deux premières années dans un collège du centre-ville de Marseille. Je suis enseignante d'italien parce que mes parents l'étaient et qu'ils avaient l'air tellement heureux dans leur métier. J'ai poussé mes études jusqu'à l'agrégation avec leur image en tête. Et puis à 25 ans, sans aucune expérience, on m'a mis dans cette classe, avec 30 tarés, on a tiré la porte derrière soi... C'était terrible. J'ai été menacée, humiliée, insultée. Trente gamins qui étaient là pour se défouler, pour exprimer leurs plus vils instincts, entre eux ou envers moi. Je suis sortie plus d'une fois en pleurant. Attention je ne suis pas tombée en dépression, je n'ai pas pris de médicaments, malgré tout je suis restée forte dans ma tête. Mais tous les soirs, j'écrivais ce qui m'arrivait dans la journée. Il y aurait de quoi faire un autre roman ! La petite Samira du livre, je l'ai vraiment connue, elle avait 18 ans, c'était une primo arrivant, elle avait envie de parler, elle me racontait l'Algérie. Et du jour au lendemain, elle a disparu, je ne sais pas ce qu'elle est devenue. De même, l'histoire de la gamine qui se jette de chez elle parce qu'elle va être mariée de force, ce n'est pas inventé, je l'ai vécue hélas. Tous mes personnages sont réelles ! "

Je tue les enfants français... est écrit d'une traite, presque sans réfléchir, avec les tripes. Le manuscrit passe alors dans les mains d'un ami auteur. Il est enthousiaste, presse Marie Neuser de l'envoyer à Patrick Coulomb, éditeur avec L'Ecailler. Elle, qui lit Ellroy, comme Natsuo Kirino ou Régis Jauffret, s'étonne, " je ne pensais pas écrire du roman noir. Pour moi cela restait de la littérature blanche. Finalement, cet ami l'a envoyé à cet éditeur qui m'a appelé immédiatement... " Malheureusement, L'Ecailler traverse une bien mauvaise passe, met en silence ses activités. Jusqu'à ce que Guy Firroloni, éditeur en Corse, reprenne en main la maison, un an plus tard. Nouveau coup de fil à Marie Neuser, cette fois, l'histoire s'enclenche bien. Jusqu'à Un petit jouet mécanique, L'Ecailler joue très bien son rôle, avec une communication forte et intelligente. Les collègues de l'auteur la félicite, lui avoue qu'ils ont enfin trouvé une voix pour évoquer leur mal-être et tout simplement leurs problèmes. Elle sera plus gênée, voire blessée, lorsque certains lui balanceront qu'un tel texte fait le jeu du Front National... Les lecteurs ne s'y trompent pas et avec ses deux romans, classent Marie Neuser dans les espoirs du roman noir français.

Et puis, repatatras, en 2013, L'Ecailler ne voit pas venir la facture des invendus, la note est trop salée. Re-clé sous la porte. Entre deux lectures d'Ellroy et de Régis Jauffret, Marie Neuser a fini son troisième roman, un bon gros polar, tiré d'un fait divers, entre l'Italie et l'Angleterre. Elle a eu quelques touches chez d'autres éditeurs mais n'a pas encore décidé de forcer toutes les portes. Un peu timide, un peu seule aussi sur le coup. En même temps, elle patiente pour les parutions proches, très attendues, de ses deux premiers livres : " chez Pocket " lui a assuré L'Ecailler... Bon, dans l'attente, elle se projette déjà à l'été prochain. A ses vacances. Dans le Cap Corse.

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