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The killer inside me

The killer inside me

Littérature noire

Plateau : le monde rural au bord de l'implosion

Plateau : le monde rural au bord de l'implosion

La scène inaugurale de Plateau plante idéalement le décor. Virgile et Karl cassent la graine, pendant une partie de chasse. Deux hommes viellis, deux amis, parmi les derniers êtres vivants à vivre dans ce hameau des Cabanes, dans le centre de la France. La discussion s'égare sur les croyances religieuses du second quand le premier brandit un agnosticisme forgé dans la terre de ce plateau si peu hospitalier, si dur pour les hommes.

Après le fulgurant Grossir le ciel, Franck Bouysse revient donc en ruralité. Avec, non pas l'histoire d'un duo mais d'un trio d'hommes, tannés par l'existence, endurcis par les épreuves de la Nature ou de la vie. Virgile s'est cassé le dos sur ces chemins, cette terre avare, avec son troupeau de moutons. Surtout, il affronte aujourd'hui l'Alzheimer de sa femme. Enfin, il affronte... il essaye, avec son humanité. Karl, lui, a hérité d'une maison, véritable refuge après une vie de boxe, une vie un brin mystérieuse. Et puis il y a Georges, le neveu de Virgile, autre habitant solitaire du hameau, pétri de lectures et reclus dans sa caravane américaine, depuis qu'il refuse de mettre un pied dans la maison de ses parents, morts sur la route quand il était enfant. C'est un monde de peines, de labeurs, de routines harassantes, entrecoupées de partie de chasse donc, d'exercices de boxe, d'exceptionnelles descentes à la ville. Un univers où règnent les non-dits car on ne cherche pas à s'affronter quand on est si peu nombreux, quand on survit à quelques-uns. Pourtant, c'est maintenant que ça éclate. D'abord parce que Georges n'en peut plus, héritier d'une ferme qu'il ne souhaitait pas, ne souhaite plus : " ce Plateau, je ne l'ai jamais aimé, j'ai toujours fait semblant pour pas les décevoir. Tout paraît beau en surface, on te parle de préservation de l'environnement à longueur de temps, à la télé, dans les journaux, ce genre de conneries, mais ici c'est pas l'environnement qui a besoin d'être préservé. L'environnement, il a gagné depuis longtemps et c'est pas prêt de changer. Les hommes appartiennent à ce royaume et pas l'inverse. Ils ont pas la main ici, ils ont comme des épouvantails éventrés qui font plus peur à personne. C'est ça la vérité. "

Univers au bord de l'implosion, Plateau va définitivement basculer avec l'arrivée de Cory, femme battue quittant le Nord pour trouver un abri auprès de sa grande-tante, Judith, la femme de Virgile. Celui-ci ne peut évidemment pas l'accueillir de suite et la confie à Georges...

On retrouve ici, la puissance du monde paysan que l'on avait adoré dans Grossir le ciel. Ces silences, ces odeurs de foin, de merdes de mouton, ces haies de ronces, ces matins glacés, ces hommes et ces femmes qui économisent le verbe. Pas les sentiments. Car encore une fois tout est prêt à exploser. Y compris un grand secret sur l'argent de la Résistance... Il y a là des pages d'une bouleversante humanité, que ce soit dans le couple Virgile-Judith ou dans les liens de chaque homme avec cette Nature hostile. L'auteur a un souci de psychologie rare, laissant avancer très doucement chacun de ses personnages, les dessinant plus finement que l'apparence grossière qu'ils peuvent bien laisser. Une prouesse stylistique.

Toutefois, à la différence du précédent roman, il y a cette fois une surdose de langue. Bouysse abuse un peu de son vocabulaire, du genre homoncule (homme très petit, nain) ou érythrocytes (globule rouge), et on en passe. Certes, il est bon de mettre ainsi le français à l'honneur mais cela freine parfois la narration. A moins d'avoir le Larousse sous la main. Mais ce n'est pas grand chose au regard d'un élément de l'histoire que l'on ne peut ici spoiler, en toute fin de roman, et qui paraît incroyablement tiré par les cheveux. Ce qui arrive à Cory à la fin, l'identité du chasseur dévoilée du chasseur, ne coulent pas de source, ne correspond pas à ce que l'on imagine dans ce décor. Le lecteur a toutes les peines du monde à trouver cela crédible dans cet univers baigné de vérités, de dangers aussi, de silences. Dommage, triple fois dommage !

On peut aussi lire l'avis bien plus enthousiaste de l'ami Yan ou celui, plus dur, de Ivan.

Plateau, ed. La manufacture de livres, 302 pages, 18 euros.

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Christophe 06/01/2016 10:04

Moi aussi wollanup, moi aussi. Grossir le ciel était un petit miracle, dans la narration, le cadre choisi, la langue. J'ai l'impression que Franck Bouysse a voulu refaire le coup, l'améliorer. Mais ça ne fonctionne pas.

Wollanup 06/01/2016 10:11

C'était le piège,en effet.Bonne journée.

wollanup 05/01/2016 21:16

Oh,zut.J' en espérais tant.