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The killer inside me

The killer inside me

Littérature noire

Jeunes loups : (sombres) nouvelles d'une Irlande désenchantée

Jeunes loups : (sombres) nouvelles d'une Irlande désenchantée

" Bat enfonce un doigt dans sa joue, pousse encore. Quand il l'ouvre assez grand, sa mâchoire continue à craquer. Six opérations successives, quatre-vingt-douze pour cent de l'articulation récupérée et la majeure partie des dégâts visibles réparés grâce à la chirurgie, mais pendant un moment ses dents se sont incrustées dans sa joue gauche avec pour résultat un net affaissement de ce côté. Sans être très marquée, elle est notable, cette déformation. La lèvre inférieure est tordue au dehors, une dissymétrie qui lui donne un air un peu plus débile. Sous la surface, le dommage persiste. Ces poches de muscle figé et de tissu inerte, là où les nerfs du visage ne fonctionnent plus, c'est leur insensibilité qu'il continue à sentir. ""

Avec son premier recueil de nouvelles, Jeunes loups, l'Irlandais Colin Barrett ne fait pas dans la demi-mesure. Sa Verte Erin sent le chômage, l'ennui, les tristes bitures au pub et les coups vite tirés dans le bois voisin. Avec ses sept nouvelles, il parle d'une Irlande presque rurale, sur la côte ouest, une Irlande loin des subventions européennes ou des défiscalisations bénies par Google, Amazon, Bono et d'autres ! Pas vraiment la carte postale. Non, Colin Barrett traite d'une misère sociale universelle, celle d'une jeunesse sans projet, rivée à son lieu de naissance, à son fauteuil du pub. Il est question d'amour, un peu, d'amitiés, souvent, de galères, toujours. Une jeunesse parfois fracassée comme ce Bat, victime d'une coup de pied stupide et presque meurtrier. Une jeunesse criminelle comme Dympna, dans Le calme des chevaux, dealer d'herbe avec son ami d'enfance, Arm, ancien boxeur, perdu entre un fils autiste et des femmes qu'il ne sait pas aimer. Les femmes, les hommes, justement, aussi dans les belles pages de Merci de m'oublier, poignant souvenir de deux membres d'un groupe qui viennent enterrer la chanteuse dont ils furent amoureux... Et que dire de Diamants ! " Le deuxième jour, ou le troisième, ou le onzième, j'ai rencontré une blonde qui avait une dent noire, une couronne défectueuse qui s'était infectée..." On vous le dit, cela ne respire pas la joie de vivre. Mais que c'est beau.

Sombre poésie, à la langue brute, Jeunes loups ce sont des trajectoires simples mises dans la plus belle des lumières. Colin Barrett ne s'apitoie pas, ne juge pas, ne verse pas dans la politique, il écrit diablement, comme filmait le Ken Loach des premières années, avec tpout e même de la générosité,j et, par là même, tord un peu l'estomac de son lecteur. Ce jeune auteur de 34 ans est annoncé comme une vraie révélation de cette année 2016, réussissant à séduire les éditeurs européens depuis la petite maison d'édition Stinging Fly Press. Dans ces nouvelles on retrouve en tout cas toute la force d'un Raymond Carver ou la folie (plus mesurée) d'un Pollock.

Jeunes loups, ed. Rivages, 230 pages, 21 euros.

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