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The killer inside me

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Littérature noire

Fausse piste : (re)lire le génie de Crumley

Fausse piste  : (re)lire le génie de Crumley

Comme il nous manque ce diable de James Crumley. Une fois que l'on s'est repu de sa dizaine de polars castagneurs, des nouvelles... on en voudrait encore, il y a un manque. Grâce soit donc rendue aux éditions Gallmeister de nous remettre le nez dedans avec Fausse Piste, la nouvelle traduction de sir Jacques Mailhos. Fausse piste, première aventure de Milo Milodragovitch parue au mitan des années 70 (1988 pour la France).

Milo, le détective privé se morfond depuis que l'Etat où il vit a régularisé les procédures de divorce. Avan celat, il pouvait planquer dans les motels borgnes pour attraper la femme ou le mari infidèles, en plein ébat, la culotte sur les chevilles. De l'adultère bien salace. " Plaintes murmurées des amours illicites, refrain des ressorts étouffés. Visages ébahis et corps nus qui détalent figés dans l'explosion du flash. Pénis flasques comme des seins de vieillarde. Puis la morne routine du procès : témoignage sous serment, visages honteux ". Mais ce temps est révolu. Dommage, parce que c'était ce qui le nourrissait. A 40 balais, orphelin de deux parents qui se sont suicidés, l'un avec un fusil de chasse, l'autre avec une corde, Milo a un héritage énorme bloqué jusqu'à ses 53 ans. Pourquoi ? Il ne le sait pas. Et pour conjurer son sort, et sa solitude dans cette petite ville de l'ouest, il se prend des murges au Mahoney's, avec ses potes les ivrognes. Notamment Simon, ancien avocat qui a tout lâché pour devenir un bois sans soif, un têteur de bouteilles. Milo n'est bien qu'avec ces hommes qui ne mentent pas, qui attendent la tournée générale d'un bienfaiteur, le petit boulot ponctuel qui leur permettra de tout oublier... Puis voilà qu'Helen Duffy débarque dans le bureau de Milo. Elle cherche son frère, Robert, disparu depuis trois semaines. Un cadet qui étudiait les mythes de l'ouest, les cow boys et les bandits. Milo hésite. Ce n'est pas sa spécialité. Finalement, la fille est bien trop mignonne et il a besoin d'approvisionner son compte en banque et d'étancher sa soif. Il découvre que Robert, homosexuel, partageait son temps avec Reese, une folle du coin qui se met du fard à paupières mais bâtie comme un footballeur américain, adepte d'arts martiaux et passablement dealer. Là, ça va commencer à cogner.

Aaaah, quel bonheur de redécouvrir Milo. Sa vie de dingue, cette volonté de se consumer par tous les bouts, de griller son foie, sa cervelle et son coeur. Personnage poétique et d'une virilité à toute épreuve, Milo est le grand héros de l'ouest américain, se servant de ses poings, comme de son revolver, pour faire naître la vérité. James Crumley pose dès la première aventure toute l'essence de Milo. Il écrit des pages somptueuses sur l'ivrognerie, cette fraternité construite sur un morceau de zinc ou dans les caniveaux des trottoirs : " il s'était installé dans une ivrognerie de routine, avec un soif puissante mais non suicidaire et il avait intégré la joyeuse escouade de pochtrons péripathétiques qui faisait de Meriwether une ville si chouette et si plaisante. " Le passage où Milo, enfant, va à la pêche avec son père et reste toute une journée au bar, relevant presque son paternel, la tête dans les cuvettes, est d'une force incroyable, d'une émotion rare. Tout comme la leçon de Milo sur l'éducation dans les bars, lieux de vies, de joies, de convivialité, d'échanges... parfois musclés. C'est la grande marque de Crumley. Savoir glisser des sentiments puissants, excessifs dans un polar qui se révèle aussi très contemplatif, célébrant la beauté d'un cours d'eau ou la chaîne des Diablo mountains. Et que dire des femmes chez Crumley ! " Vonda Kay me tendit son verre et hissa sa poitrine sur le rebord du bar comme un rancher chargeant un sac de grain sur le plateau de son pick-up. " Dans cette Amérique des années 70 qui célèbre les corps, la gueule défoncée du détective à quelque chose de vraie, de vivant, de protecteur. Chaque page de Fausse piste est ainsi une merveille d'écriture, dans la compassion, la drôlerie, l'amour parfois la méchanceté ( ah ces hippies !). Très peu d'auteurs ont atteint ce niveau. James Crumley est, pesons les mots, un génie et il faut saluer le travail de retraduction de Jacques Mailhos.

Car c'est bien simple, dès les premières lignes, il y a quasiment un fossé entre les deux versions." Les temps et les gens changent, même les lois changent, et là aucune indemnité n'est prévue ". Voilà pour la traduction de Ata (!) en 1988, parue chez Christian Bourgeois, reprise par Folio. " Le droit est un univers mystérieux. Tout comme les changements suscités par les hommes et le temps. " Et ça, c'est le boulot de l'ami Mailhos. Il y a une différence non ? C'est ainsi pendant tout ou presque le roman, la première trad' restant sur cette habitude française d'argotiser la prose américaine, comme si ces gens du Montana vivaient à Montmartre ! La nouvelle traduction ne donne sans doute pas un autre sens à Fausse piste, elle est plus juste visiblement et cela est capital.

Enfin, l'atout de cette nouvelle version, ce sont bien sûr les formidables illustrations de Chabouté. Maître du noir et blanc, seigneur de l'encre de Chine, le dessinateur offre une vingtaine d'illustrations saisissantes, en ombres, en décadrages, fortes et élégantes. Du travail qui mériterait à lui seul l'investissement. Car cette année, on ne dépensera pas mieux 23 euros pour un livre. Il s'agit tout simplement d'une redécouverte, d'un salutaire rappel, d'une mise en beauté d'une oeuvre centrale. Et on attend fiévreusement La danse de l'ours, peut-être le meilleur Crumley.

Fausse piste (trad. Jacques Mailhos), ed. Gallmeister, 398 pages, 23, 50 euros.

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Léa Touch Book 01/05/2016 16:17

J'ai adoré cette lecture, un vrai régal et les illustrations sont un vrai plus :)