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The killer inside me

The killer inside me

Littérature noire

Giancarlo De Cataldo : " nos magistrats sont les plus indépendants d'Europe "

Giancarlo De Cataldo : " nos magistrats sont les plus indépendants d'Europe "

Bien évidemment il a cette élégance romaine, faite d'un regard engageant, d'un sourire à portée de mots, de costumes joliment taillés. Pourtant Giancarlo de Cataldo (Romanzo Criminale, La saison des massacres, Les traîtres, et il y a quelques mois Suburra, ed. Métailié) est né à Tarente, dans les lointaines Pouilles. Mais voilà, le juge à la cour d'appel de Rome s'est totalement identifié à la Ville Eternelle, lui, le supporter accro à l'AS Roma, amateur de bons cigares, de bonne chère. Il vibre pour cette cité, en fait gorgée de zones d'ombres. A Lyon, à l'occasion du festival Quais du Polar, il a animé un très riche débat sur le thème « Mafias et Yakuzas », en compagnie de Jake Adelstein (Tokyo Vice, ed.Marchialy) et Mimmo Gangemi (La revanche du petit juge, ed. Points). A cette occasion il a notamment souligné qu'un rapport européen pointait du doigt les sommes astronomiques d'argent sale qui circulaient en Europe. Argent que les banques « ne pouvaient pas refuser en ces temps de crise économique ». Plus tard, dans un moment de confidence, il lâche que « les criminels corses ne se sont jamais installés à Rome. Mais il y avait des Marseillais dans les années 60, très puissants, spécialisés dans les enlèvements, les cambriolages. On les appelait les trois B. Et puis la bande de la Magliana est arrivée quand ils ont été mis en prison, une façon de dire, on est chez nous... » Rencontre avec un auteur qui garde le sourire même quand il s'énerve. (Photo Mary Ann)

Pourquoi avoir travaillé, pour Suburra, avec le journaliste Carlo Bonini ?

Je l'ai rencontré chez mon éditeur, Einaudi. Je lui ai demandé « Sur quoi tu travailles ? « Sur Rome, aujourd'hui » « Moi aussi ». Donc on a décidé d'écrire ce roman ensemble parce que nous avions la même indignation face à ce qui se passait. Attention ce n'est pas que nous ayons eu des informations secrètes, nous avons regardé la réalité, les scandales, les faits divers. Par contre, Carlo a cette possibilité de parler avec des gens que je ne peux pas fréquenter en tant que juge. On a imaginé que quelque chose était en train de se passer. Le projet de bâtir le port à Ostie, c'était un authentique projet. Et on s'est demandé est-ce qu'il est possible qu'il n'y ait pas de l'argent de la pègre de la Mala Vita ? Nous l'avons écrit. Mais il a pris du temps. D'abord, donc, parce qu'il a été écrit à quatre mains. Il a fallu aussi coordonner nos langages respectifs. Pour cela on a lu à voix haute, des lectures avec l'éditeur pour bien entendre le rythme, supprimer les répétitions de mots, les adverbes et peaufiner l'argot qui est très important et formidable en Italie.

Ecrire Suburra pouvait-il faire capoter une enquête ?

Non. Je ne savais rien de l'enquête. Elle était évidemment secrète. Ce sont deux mondes différents, celui de l'imagination et celui de la réalité. Je ne pense pas qu'un roman ait ce pouvoir de stopper une enquête. J'ai entendu c'est vrai une personne dire « Peut-être avez-vous donné des informations sur la Mala Vita » mais il y avait déjà eu des articles de journaux sur ce sujet-là, sur le projet d'Ostie.

Et pourquoi le port d'Ostie ne s'est finalement pas réalisé ?

Il a été abandonné. Le roman est sorti en 2011. L'enquête de « Mafia capitale » (30 personnes interpellées dont Carminati dit Le Borgne... et Samuraï dans le roman) est de 2014. La majorité politique de droite a chuté en 2013 et ce projet d'Ostie était déjà mis de côté. Donc ce n'est pas l'enquête qui est responsable de son arrêt, c'est un dossier qui n'était plus développé. Plus que le changement de majorité, c'était la crise en 2011, tous les Italiens avaient peur de se faire virer de l'Europe, la Grèce était dans le rouge, le Portugal, l'Espagne...

A la sortie du roman, il n'y a pas eu de pressions sur l'éditeur ou les auteurs ?

Il y a eu quelques allusions dans des écoutes téléphoniques. Mais dire qu'un roman peut faire capoter une enquête ou même l'initier, ça me fait sourire. La pègre a des soucis quand un journaliste publie des détails ou des informations qui peuvent déterminer une enquête. Mais pas pour un roman ! On peut toujours dire que l'on se reconnaît dans un personnage mais le profil n'est jamais totalement fidèle.

Suburra se déroule sous les derniers mois du gouvernement Berlusconi. C'était difficile de travailler comme juge sous Berlusconi ?

La magistrature italienne a des garanties d'indépendance les plus importantes d'Europe, peut-être du monde ! Depuis 1985 environ, il y a un conflit entre le monde politique et la magistrature, c'est transversal qui embrasse la droite et la gauche. La droite se montre plus agressive quand la gauche est plus subtile. C'est vrai que lors des dernières années Berlusconi ce conflit a été plus intense. J'avais l'espoir qu'avec le changement de majorité, cette opposition se tasse un peu mais je suis au regret de ne pas pouvoir l'affirmer car en ce moment il y a beaucoup d'enquêtes de corruption de fonctionnaires. En ce moment je n'ai pas les idées claires. Bien sûr, en Italie, quand un juge décide d'ouvrir une enquête sur un homme politique, le camp de celui-ci pense que c'est une conspiration et ça fonctionne ainsi partout sur la planète. Pourtant chez nous, quand il y a une information sur un crime ou un délit, il faut ouvrir la procédure, il y a une obligation car le parquet est indépendant, il n'y a pas de contrôle du gouvernement. Le Conseil Supérieur des Magistrats est en partie élu par le Parlement italien, les représentants politiques. Avec dix représentants judiciaires élus par les juges lors d'élections libres. Le président du conseil est le Président de la République, le vice-président est un politicien élu par le Conseil, le premier président de la cour de Cassation et le procureur général de la cour de Cassation sont membres de droit du Conseil. Donc 24 membres et une majorité qui change parce qu'il y a des politiciens de droite et de gauche et des groupes de juges de droite et de gauche. Quand vous choisissez le procureur général de Milan ou de Rome, c'est le Conseil qui le fait et le ministre de la Justice doit donner son approbation mais il ne peut pas choisir, il peut juste donner des indications. On peut faire de la polémique, attaquer les juges sur les journaux, par exemple, dans l'opération Mani Pulite, les juges du parquet de Milan étaient tout le temps dénoncer par les avocats des hommes politiques mais si on peut ralentir une enquête, on ne peut pas l'arrêter. Les Français ont, je crois, envie d'être inspirés par notre modèle pour leur prochaine réforme non ?

Votre connaissance de la Mala Vita se limite-t-elle à Rome ?

Non bien sûr. Je connais le sud de la France, les connexions entre voyous marseillais, corses et catalans pour ce qui fut il y a plusieurs années la route du haschich, devenue ensuite la route de la cocaïne. Pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui, tous les juges ont besoin de connaître l'histoire et de remonter à des personnages comme Gaetan Zampa par exemple. J'ai d'ailleurs vu le dernier film sur la French, avec Jean Dujardin. Il ne vaut pas celui avec Patrick Dewaere. L'assassinat du juge Michel était un crime terrible mais stupide... Quand vous êtes la mafia sicilienne, à Corleone et que vous réalisez des attentats massacres contre les juges Falcone et Borselino, vous avez perdu. Parce que vous serez détruit : vous n'êtes pas Daech ou le gouvernement libanais, ni un état en guerre. L'Etat peut fermer un œil sur des petites affaires mais pas sur des actes pareils.

Finalement, en Italie, est-ce qu'il y a des régions qui échappent à la pègre ? Parce qu'elles sont plus riches ou plus imperméables ?

La présence des mafias dans le pays s'apparente à une peau de léopard avec certaines parties contrôlées par des organisations mafieuses et militaires. Des petits coins de Calabre, de Sicile. Ce n'est pas la guerre mais des lieux de trafics de drogues où l'Etat ne peut pas entrer. Des villages qui restent des situations isolées. En Lombardie, qui est une région très riche, la N'Drangheta était présente dans les années 80 car ils savent trouver l'argent, ils font des affaires. C'est une organisation spécialisée dans les enlèvements puis en investissant dans le trafic de drogues. C'est une organisation puissante parce que tout se fait en famille, tout et il n'y a pas de repentis, ils se protègent. Ils sont extrêmement forts. La mafia de toute façon a une présence historique et culturelle. Mais aujourd'hui, elle se comporte de manière bien différente et pour moi, je vis une dualité de citoyen qui sait des choses mais qui, comme juge, ne peut prouver l'existence de sa présence. C'est différent des années 80 où la mafia tuait tous les jours. A Rome il y a peut-être trois ou quatre assassinats par an liés au grand banditisme. Alors qu'il peut y avoir jusqu'à 80 morts pour des histoires de querelles familiales !

Le Vatican est-il aussi opaque que vous le montrez dans Suburra ?

N'oubliez pas que nous avons eu des scandales pendant les années 2010 et 2011 qui ont provoqué la réaction du Pape Benoît d'abord puis celle du Pape François. La banque du Vatican, l'IOR (Institut pour les œuvres de religion), a été réformée par le Pape François. L'IOR était considéré comme une espèce d'organisation criminelle jusqu'au Pape Benoît. C'était très opaque, opacissima ! On ne peut de toute façon pas enquêter sur le Vatican, un juge italien ne peut pas toucher à l'IOR. Quand il y a eu le scandale de la banque Ambrosiano, le Vatican était compromis mais l'Etat italien n'a jamais pu obtenir d'extradition.

En 2014, sortait Je suis le Libanais et malgré des aspects intéressants de l'histoire crapuleuse romaine, c'était, avouons-le, une déception. Vous êtes-vous servi de ses faiblesses pour mieux rebondir avec Suburra ?

Je vais vous expliquer comment cela s'est fait. J'étais invité à un festival, à Rome, avec Jo Nesbo. Et on nous demande de lire un texte original de notre création, ce que l'on veut mais une nouveauté. Jo Nesbo, lui crée une histoire d'amour. Moi je fais parler mon personnage du Libanais, celui qui était dans mon premier roman, Romanzo, et je tourne cela en happening avec l'acteur qui joue son rôle dans la série télé de Romanzo Criminale et qui vient me menacer en public. C'était pas mal. Au point que mon éditeur, présent ce jour-là, m'a invité à coucher cela sur le papier.

La suite de Suburra ?

Elle est déjà sortie en Italie, l'an passé. Cela s'appelle La notte di Roma mais sera traduit en France par Rome brûle (petite dispute amicale sur cette traduction entre l'éditrice et De Cataldo, à qui nous confions que le titre original sonne un peu comme un nom de parfum!). On retrouve le personnage du jeune Sébastien, l'héritier de Samuraï qui cette fois va investir dans l'immobilier pour l'accueil des pélerins à l'occasion du Jubilé de la Miséricorde qui se déroule jusqu'à la fin de cette année... Je crois que le Jubilé ne sera pas le succès annoncé et espéré. Le Vatican prévoyait trois millions de visiteurs. Mais depuis les attentats et surtout ceux de Charlie, les rassemblements au Vatican sont moins importants. Il y a un déploiement de surveillance militaire extraordinaire. Le renseignement italien travaille d'arrache-pied mais, voilà, cela ne suffit pas à éliminer la peur des citoyens. C'est une des nouvelles données dans le pays.

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