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The killer inside me

The killer inside me

Littérature noire

Indridason : « à une époque les Danois voulaient que l'on évacue l'Islande ! »

Indridason : « à une époque les Danois voulaient que l'on évacue l'Islande ! »

Ce week-end à Lyon, il y a eu des heures d'attentes pour les dédicaces de Jo Nesbo, de Richard Price, de David Peace, de Craig Johnson mais aussi d'Arnaldur Indridason. L'Islandais, un des derniers survivants du roman noir scandinave, s'est montré comme on l'imagine, très cérébral, très posé mais bien plus bavard qu'Erlendur finalement. Sous les ors du palais de commerce lyonnais, au coeur du festival international Quais du polar, le quinquagénaire au regard fjordien s'est livré. Sur son œuvre. Sur son île de 320 000 habitants. En langue islandaise. (Photo Mary Ann)

Le lagon noir, votre dernier roman qui se déroule dans les années 70, évoque la base américaine installée dans votre pays. Une façon de dénoncer cet impérialisme ?

Evidemment, c'est la conception que beaucoup d'Islandais avaient à cette époque. On peut dire que la population islandaise se divisait en deux grands groupes concernant cette occupation. Il y avait ceux qui voulaient que l'armée s'en aille, que l'Islande quitte l'OTAN et conserve la neutralité affichée par le pays au moment de la fondation de notre république en 1944. Et l'autre partie du pays souhaitait que l'armée américaine reste et que l'Islande prenne part à la coopération de l'OTAN. Tant que l'armée américaine avait sa base chez nous, les deux camps se sont affrontés de façon permanente. Il y avait des conséquences politiques mais aussi dans la vie culturelle de la société islandaise.

Dans La femme en vert, vous parliez des bases américaines mais pas de cette façon virulente.

J'essaye de ne pas être politique dans mes livres. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, en 1940, la Grande Bretagne nous a occupé et nous étions pris, de fait, dans la coalition alliée. On nous avait promis qu'après la guerre, toutes les armées d'occupation s'en iraient. Il y a eu d'abord les Anglais puis les Américains. Et tout à coup le gouvernement islandais a passé des accords avec les Américains affirmant qu'ils auraient cette base, contrairement à ce qui avait été stipulé dans la Constitution de 1944.

Chez vous, on parle plutôt de patriotisme ou de nationalisme ?

Je pense que c'est plutôt une forme de patriotisme, au sens amour de la terre, de ses ancêtres. Cet amour commence déjà dans la littérature ancienne islandaise, au Moyen-Âge il y a des sagas qui prouvent les racines profondes de cet amour de la terre et qui explique aussi la lutte pour l'indépendance au 19e siècle. L'Islande a été sous domination danoise pendant six siècles et il a fallu de gros efforts pour parvenir à cette indépendance. C'était uniquement par la diplomatie officielle que cela s'est réalisée, par des étudiants, des figures islandaises qui étudiaient à Copenhague et qui étaient Danois et qui se sont battus pour leur pays, le plus connu étant peut-être Jorn Sigurosson au 19e siècle... Ce que je trouve génial, avec les journalistes, c'est que l'on ne parle que peu des intrigues, de la construction de mes romans mais plutôt de l'Islande, de sa neutralité, d'histoire, j'adore. Du coup, j'ai l'impression d'être plus utile.

A propos de construction littéraire, Betty (2003) se déroule sans votre personnage d'Erlendur, sans aucun rapport même, avec une belle trouvaille au cœur du roman. Ça vient d'où cette inspiration ?

C'est un des livres que j'ai écrit pour prendre une petite pause par rapport aux romans policiers. Ce n'est pas toujours facile de vivre avec mon personnage d'Erlendur parce que c'est quand même quelqu'un d'assez déprimé. Je voulais donc quelque chose d'un peu plus léger. Je suis un grand admirateur de Hammet, de Chandler et de la figure de la femme fatale. Ma tentative était donc de créer un univers autour d'un personnage central qui serait une femme fatale. Quand on écrit du roman policier, il faut absolument être réaliste et crédible et là, j'avais un défi intéressant : importer la femme fatale américaine dans la réalité islandaise, avec un twist, un retournement un peu bizarre.

Vos romans démarrent avec un corps le plus souvent. N'y a-t-il jamais de braquages, de grand banditisme, chez vous ?

Non, pas vraiment de braquages. Mais c'est très important de commencer par une scène forte, ça ne vaut pas que pour les romans policiers mais pour toute la littérature : il s'agit de capter l'attention du lecteur. Et je mets donc l'accent sur une découverte de cadavre, en insistant sur qu'est-ce que ça fait de trouver un corps mort. Le début de roman dont je suis le plus satisfait c'est effectivement La femme en vert, il y a quand même quelque chose d'hitchcockien, c'est macabre et drôle.

Est-ce que la dépression de votre commissaire Erlendur vous a miné au point de raconter sa jeunesse, moins anxiogène ?

Oui, c'est une des préoccupations. Retourner en arrière parce que lorsque l'on commence une série, il y a une partie de hasard, dans le sens où on va écrire un livre mais on ne sait pas encore si on va ensuite en écrire deux, trois ou quatre. On fait commencer la série à tel moment de la vie du héros. Au bout d'une certain moment, après plusieurs aventures, on réfléchit à la possibilité de faire, entre guillemets, recommencer la série à un autre instant de la vie. Et c'est vrai que Erlendur dans Etranges Rivages disparaît lui aussi. Dans Le livre de la colonisation, écrit au 12e siècle, il y a un récit d'un homme qui est parti dans les montagnes et s'y est perdu, volontairement. Il avait raté un pari, il avait tellement honte qu'il est parti dans ses montagnes pour y mourir.

Il y a une forte présence de la Nature chez vous, mais c'est loin d'être des romans écolos. Mais vous n'êtes pas écolo pour autant ?

La Nature est juste inévitable en Islande ! On vit en très grande proximité avec elle. La Nature a eu une influence et des conséquences très importantes sur nos existences. Au fil des siècles il a toujours été très difficile de vivre en Islande à cause de ça. Vous avez des tremblements de terre, des éruptions, des tempêtes déchaînées pendant des mois, des nuages de cendre qui empoisonnent la végétation, engendrant des famines. Il y a même eu une époque, au 18e siècle, où les Islandais étaient devenus tellement peu nombreux que les autorités danoises ont envisagé de vider l'Islande et d'amener la population au Danemark : parce que la Nature est tellement hostile. On sait que l'on est indissociable de la Nature, c'est toujours compliqué de voyager, surtout en hiver et malgré toutes les technologies on se perd encore. Et avec le développement d'un tourisme de masse, beaucoup d'entre eux se perdent.

La place des femmes aussi est très importante dans vos romans ?

En Islande elles sont très actives dans la société et l'ont toujours été. Elle a une place centrale malheureusement on n'a toujours pas une parfaite égalité de salaire, ce qui est d'un ridicule incroyable. Elles ont tout de même conquis l'égalité en politique, dans l'éducation, dans la santé.

Est-ce que vous avez l'impression de faire partie de ce grand mouvement du polar scandinave ?

Oui. Les Islandais ont une place un peu particulière dans ce mouvement mais je sens des parentés très fortes par exemple avec Sjowall et Wahloo que je lisais dans ma jeunesse. C'est ce couple-là qui a tracé la route pour ce qui m'intéresse le plus, c'est-à-dire, le social-réalisme. Parce qu'un écrivain doit avoir quelque chose à dire sinon ça sert à rien d'écrire.

(merci à Eric Boury pour la traduction)

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