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The killer inside me

Littérature noire

La malédiction du gitan : gonflette et amour fatal chez les freaks

La malédiction du gitan : gonflette et amour fatal chez les freaks

Le corps torturé (comme celui de Fat Man dans Nu dans le jardin d'Eden), la société du spectacle (lire Car), un homme à taille réduite (Les portes de l'enfer)... La malédiction du gitan se nourrit des thèmes chers à Harry Crews, fertilise le sillon d'une société américaine qui créé des êtres à part, leur donne la possibilité de vivre leur différence, leur excentricité mais une société qui, un moment, reprend son dû.

Marvin Mollard est à part, c'est sûr. C'est un homme tronc. Avec des micro jambes de sept centimètres. Il est privé de parole, d'ouïe également depuis une cascade mal négociée mais s'exprime parfaitement dans le langage des signes. D'ailleurs, il " parle " beaucoup, comme il lit beaucoup. Tout sauf un idiot. Il sait ainsi parfaitement que ses parents l'ont abandonnés à trois ans, du côté de Tampa (Floride), devant la salle de sports de Al, septuagénaire spécialisé dans les tractages de tracteur avec ses dents et autres bizarreries à base de muscles. Al, à la parole rare, c'est l'autorité, le chef d'une drôle de bande où on trouve aussi Pete, un " nègre " à la cervelle à l'état de chantilly et puis Leroy, gamin boxeur qui se fera viander la face par un poids lourd. Dans cette salle de sports, Marvin a pris du biceps, a gonflé son torse, au-delà du raisonnable. Ses bras font cinquante centimètres de circonférence et il possède une puissance dans les mains qui lui permet de faire des tours d'équilibriste hallucinant, tête à l'envers, sur ses mains, rotation sur un index, traction en haut d'un mât. Des spectacles qu'avec le concours d'Al, il présente dans des assemblées de boy scout, pour des associations de sourds-muets. Du cabaret façon freaks. Une Amérique de la marge. Qui va imploser avec l'arrivée d'Hester, la petite amie de Marvin. La fille d'un couple sourd-muet, eux aussi, même si elle parvient parfaitement à parler. Une relation étrange, complexe, de l'ordre du psychiatrique. Marvin demandant notamment à Hester si lorsqu'elle lui parle, elle prononce réellement les mots. Hester va venir habiter elle aussi au coeur de la salle de sports, bouleversant le quatuor masculin, tellement pétrifié dans ses habitudes, ses connivences, ses réflexes un brin barges. Le petit homme, parfaitement lucide, observe son amour mettre la panique dans son quotidien et insinuer dans la tête d'Al, l'idée de se remettre à faire des spectacles de force... Tout cela ne peut finir que dans le drame. Car La malédiction du gitan, c'est celle qu'a lancée Fernando, partenaire de bras de fer, à Marvin, " que tu rencontres un con à ta taille ". Autrement dit, une femme qui te fasse perdre la tête.

Personnages XXL, comédie acide, jeux de l'amour, réalisme d'un sexe sans artifice, dialogues réduits, La malédiction du gitan est une leçon de narration, un monstre de roman où les gens les plus étranges deviennent beaux, où les handicapés sont mis en lumière sans grotesque, avec leurs colères, leurs désirs. Harry Crews est un très grand écrivain, à l'oeuvre immensément riche, un véritable auteur qui a mis toute son existence dans ses romans, une vie de misère et de combats. Ecrit à la première personne, La malédiction du gitan, publié en 1974, anticipe sur une société américaine, à la fois violente et voyeuse. Un chef d'oeuvre du roman noir.

La malédiction du gitan (trad. Philippe Garnier), ed. Folio, 274 pages, 9 euros.
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