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The killer inside me

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Littérature noire

Station Eleven : la grande oeuvre d'Emily St John Mandel

Station Eleven : la grande oeuvre d'Emily St John Mandel

Dans son précédent roman, Les variations Sebastian (Rivages 2015), Emily St John Mandel faisait montre d'un certain talent pour alterner les flash backs et faire respirer au lecteur la simple ambiance d'un diner. Cette fois, Station Eleven met la barre beaucoup plus haut,tout en conservant ce type de fondamentaux. Dès la scène d'ouverture l'auteur canadien époustoufle par son sens du rythme. A Toronto, Arthur Leander, star du cinéma, s'effondre alors qu'il joue le rôle de Lear dans la pièce de Shakespeare. Jeevan, spectateur du premier rang et aide infirmier, monte sur scène lui porter les premiers secours. Kirsten, huit ans à peine, figurante de cette pièce assiste à la scène. Pour Arthur Leander, le malaise cardiaque se révèle vite fatal. Pour Jeevan et Kirsten, ils ne le savent pas encore, mais ce sera la dernière soirée "normale" : la grippe de Géorgie vient de s'abattre sur la ville et tout le continent nord-américain. 99% de la population va périr en quelques jours de cette pandémie. Mais pas Jeevan qui va se réfugier chez son frère. Ni Kirsten, héroïne du roman, qui errera pendant des années avec son frère, dans ce monde sans essence, sans électricité, avant de trouver refuge auprès de la Symphonie Itinérante, troupe d'une vingtaine de personnes qui joue autant du Shakespeare que du Beethoven dans les colonies humaines qui survivent autour de cette grande région des Lacs. La Symphonie va croiser la route d'un Prophète malsain... qui n'est pas sans rapport avec Arthur Leander.

Dans une construction qui confine à la dentelle, à l'exercice de haute voltige, Emily St John Mandel raconte à la fois la vie d'Arthur Leander, homme qui a tout fait pour devenir célèbre avant de le regretter, puis elle s'attache à Stark, son avocat qui trouvera refuge et vie sauve dans un aéroport abandonné où il créera un musée de la civilisation avec les objets devenus inutiles, symboles de l'ancienne humanité : une carte de crédit, un téléphone portable, une moto... Enfin, KIrsten, qui ne se souvient plus vraiment de l'ancien monde, sinon par flash. Il y a des millions de tonnes de nostalgie dans ce roman, mais pas en version sepia. La nostalgie du beau, du simple comme lorsque Kirsten se retrouve avec Charlie dans cette chambre d'enfant.

L'auteur, comme par le passé, évite soigneusement les scènes de panique collective, de razzias, de meurtres, de violence tout simplement. La délicatesse est sa marque de fabrique, réunissant ses personnages autour d'une mystérieuse bande dessinée (intitulée Station Eleven), fil rouge du roman, mais aussi autour de la culture. Avec l'air de ne pas y toucher, St John Mandel nous dit qu'une pièce de théâtre ( de Shakespeare qui, lui, joua pendant la peste !), un concert ou encore un musée, donc la culture, sont et seront le moyen de rassembler les Hommes, de les faire se parler. Parce que, comme l'affiche la Symphonie sur ses chariots, tirant cette expression d'un vieux Star Trek, " Survivre ne suffit pas ". Station Eleven a une dimension de conte autant philosophique que politique et c'est assurément l'un des très grands livres de cette année 2016. L'émotion qui se dégage de ces 475 pages est tout simplement jouissive. Il y a quelques mois, François Guérif assurait qu'il s'agissait là d'une des voix les plus intéressantes du roman nord-américain. Station Eleven lui donne mille fois raison.

Station Eleven (trad. Gérard de Chergé), ed. Rivages, 475 pages, 22 euros.

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