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The killer inside me

The killer inside me

Littérature noire

Le tunnel aux pigeons : Le Carré avec Kubrick, Arafat, Pollack et son père

Figure essentielle du roman d'espionnage, John Le Carré publie enfin, et de son vivant, ses mémoires, Le tunnel aux pigeons, histoires de ma vie. Une chance, vraiment. Parce que le Britannique, dans son style qui sublime l'élégance de l'écriture, peut d'abord faire taire toutes les rumeurs sur sa carrière d'agent des services secrets, ses accointances en Palestine. Oui, il est entré au MI 5 à 25 ans, l'âge minimum légal, oui il est passé au MI 6 en 1961, travaillant à Bonn alors capitale allemande. Il n'en dira guère davantage, évoquant quelques anonymes, des ambiances et se contentant d'écrire fermement qu'il n'a jamais été un espion détenant des secrets explosifs et encore plus fermement qu'il ne saurait déroger au silence qui le lie éternellement à ses services. " Quand le monde du secret vint me chercher, j'eus l'impression de revenir chez moi. " Il est, dans ces pages, beaucoup question de trahisons célèbres (Kim Philby), du travail considérable des services russes, de la présence aussi d'anciens nazis dans les couloirs du pouvoir allemand après la Seconde Guerre Mondiale... Passionnant mais sans énormes révélations.

Mais très vite, comme dans sa carrière finalement, le livre raconte sa vie de romancier. L'énorme succès de L'espion qui venait du froid, lui permettant de mettre un terme à sa carrière de "diplomate" et de se consacrer uniquement à l'écriture. Et aux voyages. Donc, chez Arafat pour une fête de Nouvel An. Mais aussi en Israël, à Beyrouth, à Moscou, à Rome, à Hong-Kong, au Congo, toujours pour nourrir ses romans, observer à la fois la géographie et les hommes, les personnalités. Car Le Carré se nourrit du réel, il l'avoue simplement : ses personnages sont souvent issus d'hommes et de femmes exceptionnels (La constance du jardinier) qu'il a eu en face de lui, qu'il a eu la chance de connaître. L'auteur évoque des personnages forts, très attachants, aux destins tragiques, prisonniers de contextes politiques écrasants. Le Carré ne joue surtout pas les aventuriers, il explique bien que sa renommée le précède et qu'il bénéficie d'un confort de voyage rare. Mais c'est justement son nom, la précision de ses romans qui lui ouvrent toutes ces portes.

Autre partie intéressante mais au final assez anecdotique, les rencontres avec le show business. De Richard Burton, alcoolique, qui joue les vedettes abandonnées, à Fritz Lang, Coppola mais aussi Kubrick ou Pollack, son ami, des scènes cocasses, que John Le Carré retourne avec un humour digne des Monty Python.

Bien plus poignant, le témoignage sur son père, personnage hors-norme du Londres des escrocs, mythomane, véritable bonimenteur et faux millionnaire, plusieurs fois en prison, toujours endetté mais qui a tout fait pour que ses deux fils suivent une autre voie que la sienne. Encore une fois, dans une carrière d'écrivain, le lecteur se rend compte de la prégnance du père dans les choix, dans les trajectoires. Un livre complet, qui, s'il ne répond pas à toutes les questions, éclaire une vie trépidante, riche et intelligente, à l'ombre des blocs Est-Ouest.

Le tunnel aux pigeons (trad. Isabelle Perrin), ed. Seuil, 352 pages, 22 euros.

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