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The killer inside me

The killer inside me

Littérature noire

Le dernier baiser : les femmes, les bars, la route et un bulldog

Deuxième nouvelle traduction de James Crumley par Gallmeister, avec toujours, à la baguette, Jacques Mailhos pour la trad' (il faut se sentir d'attaque pour passer après Philippe Garnier, Jean Esch et Nicolas Richard quand même) et cette fois, Thierry Murat, aux illustrations. Soyons clair, artistiquement, c'est magnifique, des instantanés d'images que notre cortex développe et retrouve dans l'encre de Chine de Murat. Un aller-retour images et texte utile, pertinent où les dessins ne cherchent pas à en faire trop.

Côté histoire, après Milodragovtich dans Fausse Piste, c'est CW Sughrue pour ce Dernier Baiser, première histoire de ce privé, titre tiré d'un poème de Richard Hugo, proche de Crumley lorsqu'ils vivaient tous deux à Missoula. Sughrue a été payé, grassement, pour mettre la main sur Abraham Trahearne, poète reconnu et saoûlard encore plus connu. Après une brève remontée de piste, Sughrue le coince dans un bistrot du côté de San Francisco. Les ploucs ivrognes du coin s'en mêlent, pugilat et plomb sont de sortie. Personne n'est tué mais Trahearne prend une balle dans la fesse. Le temps qu'il se fasse soigner avant de reprendre la route, Rosie, la patronne du troquet demande à Sughrue de retrouver sa fille, Betty Sue Flowers, disparue il y a dix ans et dernier de ses enfants vivants pense-t-elle. CW accepte, mais sans grande joie tant il a retrouvé des ados en fugue, devenus camés et parfois carrément refroidis. Son errance et son enquête, en compagnie de Fireball Roberts, mythique chien amateur de binouse, va le porter chez le vieux prof de théâtre insupportable de Betty, chez un ancien petit copain tête à claques et chez une ex-meilleure amie en plein trip baba. Pour arriver au pire, une espèce de maquereau, spécialiste de porno amateur...

Mélancolique, tendre, très drôle, avec aussi un respect gigantesque pour les femmes, Le dernier baiser (sorti aux Etat-Unis en 78, en France, chez Fayard, en 1980 sous le titre Le chien ivre, trad Marie - Alyx Revellat) affirme un peu plus James Crumley dans le top 3 d'un panthéon personnel, aux côtés de Jim Thompson et Pete Dexter. Anti-héros au coeur fragile, qui va se prendre lui aussi quelques plombs et une belle rouste, CW Sughrue est l'alter-ego évident mais plus violent, de Milo (pour qui le livre était écrit au départ : At one time The Last Good Kiss was a Milo book, the go-back-to-Texas book. At that time I wanted out of my teaching job and my agent said, ‘this book is more movieable than any of your others.’ And so it became a Sughrue book ! sur le site Day Labor, the official blog of crime factory), prédécesseur romanesque (dès 1975) et futur acolyte dans Les serpents de la frontière. Mais son Sughrue, privé intelligent et castagneur, est aussi un tombeur de première et rien que dans ce Dernier baiser, il doit s'emboîter lascivement avec une demi-douzaine de filles sous le charme de ce trentenaire, un peu cow-boy, un peu voyou, à la répartie géniale. Il est beaucoup question de femmes ici et toutes sont décrites avec une certaine beauté, une force qui leur est propre à chacune. La mère de Trahearne est revenu dans le village qui l'a repoussé, Betty a surmonté sa descente aux enfers, Catherine, elle, a ravalé sa peine et veut veiller sur son ex-mari. L'auteur, plusieurs fois divorcé, a une forme de prévenance et même d'élégance, envers la gent féminine. Crumley disait souvent qu'il a découvert Chandler sur le tard, grâce, toujours, à son ami Richard Hugo. Certains le dépeignait même comme "le fils bâtard de Chandler" justement. Il y a de ça, certes. Et du Ross McDonald aussi. Mais, né au Texas, grandi au Mexique, passé par le Viet Nam, il joue avec le classicisme pour le détourner, en envoyant Sughrue dans une succession de bars de routiers, de troquets ruraux, " alors je m'arrêtai dans un énième motel, allai m'accouder à un énième bar et bus un énième foutu verre". Entre Jim Harrisson et Chandler, Crumley a été le chaînon manquant. De l'Amérique des villes et des vices, ici San Francisco, à l'Amérique rurale, pas moins vicieuse mais sans doute plus reposante. Parce que Sughrue a une certaine fascination pour son Montana, pas sa ville de Meriwether où il travaille mais plutôt cette propriété héritée au milieu des montagnes, où il a coulé une dalle, montée une cheminé avant de tout abandonner et d'installer une simple tente de l'armée. C'est là que CW se ressource. Entre deux gorgées de bières et la contemplation des sommets alentours. Et que dire de l'idée d'ajouter ce bulldog ! Mieux que Milou pour Tintin ou Ran tan plan pour Lucky Luke, un chien entré dans la légende en un seul roman. D'ailleurs si on se souvient de l'intro du Canard siffleur mexicain, avec Sughrue, fin saoûl, qui met un juke box en travers d'une voie ferrée, ici, la première page avec cette vision de Fireball buvant sa bière dans un cendrier est une merveille.

James Crumley n'a pas écrit mille romans (une douzaine de publications avec les recueils de nouvelles). Il a même mis dix ans avant d'écrire Le canard siffleur mexicain (prix Dashiell Hammett) ! "Parce que ça ne venait pas" confiait-il dans ces excellentes interviews ici et . Mais toujours est-il que tout ce qu'il a écrit ne souffre absolument d'aucune faiblesse. Et récemment Jacques Mailhos confiait que la prochaine retraduction concernerait cette fois La danse de l'ours, sans doute le meilleur de ses polars inoxydables.

Le dernier baiser (trad. Jacques Mailhos), ed. Gallmeister, 382 pages, 23, 50 euros.

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Christophe 31/01/2017 12:45

Salut,
c'est devenu un "bar décati" et " la sève d'un bel après-midi de printemps". C'est touijours aussi beau.

Jean-Marc 31/01/2017 09:28

Excellente nouvelle ! Mais qui amène une question angoissée, a-t-il changé la première phrase que je trouvais absolument géniale, une des meilleures entame de roman que je connaisse :
« Quand j'ai finalement rattrapé Abraham Trahearne il était en train de boire des bières avec un bouledogue alcoolique nommé Fireball Roberts dans une taverne mal en point juste à la sortie de Sonoma, en Californie du Nord ; en train de vider le coeur d'une superbe journée de printemps. »