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The killer inside me

The killer inside me

Littérature noire

Prendre les loups pour des chiens : Hervé Le Corre en patron

C'est une histoire d'ex-taulard, de duplicité, de femme vénéneuse,  un roman noir où 60 000 euros sont dans la Nature, c'est aussi un fantastique roman sur la fraternité et l'emprise familiale. Avec Prendre les loups pour des chiens, Hervé Le Corre, dans, encore une fois, un tout nouvel exercice, rend quasiment hommage au roman noir américain. Il y a même du Jim Thompson dans cette histoire bordelaise. Jessica, c'est un peu la Mona d'Une femme d'enfer. Franck, c'est aussi Dingo McKenna d'Eliminatoires. Ou Dusty, dans Un chouette petit lot...

Franck, justement, 28 printemps, vient de se frapper six années à Gradignan. A sa sortie, c'est Jessica qui vient le chercher. Jessica, la régulière de son frère, Fabien, avec qui il a fait le coup qui lui a valu cette condamnation. Mais le frangin est absent, parti en Espagne faire du business. En attendant son retour, Franck va dormir chez la belle ou plutôt chez ses parents qui habitent une grande maison retapée, dans la campagne girondine. Deux vieux, pas franchement sympathiques, magouilleurs, à la retraite des combines... ou presque. Mais Franck s'en fiche, tout cela a un goût d'extrême liberté. Et puis il y a Rachel, la petite de Jessica, huit ans, et une bouille d'enfer, mutique mais ravissante, mystérieuse mais innocente. L'ex-taulard se sent bien. Jessica, complètement bipolaire et sulfureuse, s'offre à lui avant de le jeter comme un chien. Tout va quand même plutôt bien, jusqu'au soir où Jessica se fait violer quasiment sous ses yeux, à la sortie d'une boîte, par un colosse et un certain Pascal le serbe. Le sang monte à la tête de Franck. Un gitan, craint par tous, s'en mêle. Les fusils de chasse sont de sortie... " Franck a senti quelque chose se déclencher qu'il ne pourrait plus arrêter. Comme un mécanisme d'abord lent dont peu à peu tous les rouages se mettraient en branle fatalement, lourdement. "

Les éditions Rivages ne trichent pas lorsqu'elles écrivent "roman noir" sur la couverture. Prendre les loups pour des chiens est un modèle du genre. Une facture classique, sur une base de femme fatale, de coups fourrés, mais avec toute la charge d'humanité, de tendresse, que sait mettre Le Corre dans ses personnages. Au premier rang desquels ce Frank, fidèle en fraternité et en amitié. Franck qui n'a pas de projet pour son avenir après la prison. Qui prend donc ce qui vient. Sans méchanceté. D'abord Jessica. Puis la vengeance de Jessica. Franck, pas dupe, est un garçon brut, élevé dans le respect mais aussi la peur du père. Le souvenir d'une enfance faite de plages, de blagues et d'une mère trop tôt disparue.  " Il a laissé se bousculer puis s'enfuir en désordre des images d'enfance, des voix et des rires, ses parents un peu partis un soir de réveillon, hilares tous les deux. C'était du bonheur simple et bête. Il s'est aperçu au bout d'un moment qu'il souriait à ces souvenirs, assis par terre, pas plus grand que lorsqu'il avait huit ans. Il s'est remis debout et a secoué la tête comme si les souvenirs, pris dans ses cheveux comme des brins de paille, allaient tomber à ses pieds. " Le personnage de Rachel en dit également long sur les intentions de l'auteur. Pas seulement une petite fille : un personnage clé, symbole d'espoir tout bêtement, mais surtout une virginité d'âme à protéger, une innocence immaculée et une planche de salut.

Hervé Le Corre aborde bien sûr la question de la sortie de prison frontalement. Comment un jeune homme retombe presque si facilement. D'accord il est dans un piège. Mais ce ne sont pas d'anciens partenaires ou d'ex voyous qui lui tendent, et il ne peut tout autant pas s'en extraire, il n'a pas de porte de sortie, personne sur qui s'appuyer il ne peut refuser cette violence qui lui tend les mains. Prendre les loups pour des chiens renoue donc avec la belle tradition du roman noir et ses questions de société. Que fait-on de nos taulards ? Sans être politique (beaucoup moins en tout cas que Derniers retranchements), ce nouvel opus impose un peu plus Le Corre comme un maître du genre, mariant aussi bien une plume compatissante à un univers sans pitié. Il y a énormément de classe, une nouvelle fois, dans ce roman. Un des livres qui marquera cette année 2017.

Prendre les loups pour des chiens, ed. Rivages, 318 pages, 19, 50 euros.

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