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The killer inside me

The killer inside me

Littérature noire

Winter is coming : l'organique douleur de Pierre Jourde

Comment parler de la perte de son fils ? De son fils de 19 ans ? Ou se situe la pudeur, le voyeurisme ? La littérature tout simplement. Tout élève de l'école française a en mémoire les mots solaires de Victor Hugo pour sa fille Leopoldine. Plus récemment, Marie Darrieussecq, avec Tom est mort, avait réussi un récit fort mais, tant mieux pour elle, sans vivre elle-même cette perte. Dans Winter is coming, Pierre Jourde, lui, raconte la maladie et le décès, récent, de son fils Gabriel. Onze mois et 155 pages d'amour d'abord, de combats, d'espoirs, de colères, d'incompréhensions. Avec le talent qu'on lui connaît Pierre Jourde évite naturellement tout pathos, tout surlignage, toute émotion surjouée. Un texte, plus qu'un roman, d'une force insoupçonnable...

Gabriel est un garçon métis, plein de vie, beatmaker de talent, apprécié dans les soirées. Un jeune homme doux, métis par sa mère antillaise. Sa maladie se révèle par quelques gouttes de sang dans les urines. Les spécialistes détectent un très rare cancer sur le rein. Une maladie orpheline. Gabriel est opéré en urgence. Tout va pour le mieux... quelques semaines seulement. Ce cancer est d'un type invasif rare et fulgurant. Pendant onze mois, son père va prendre conseil auprès de ses chirurgiens. Entre l'homme de science, pessimiste, direct, clair et son homologue plus rassurant, plus "cool", Pierre Jourde jongle avec les émotions, les diagnostics. Surtout l'auteur s'interroge énormément sur lui-même, culpabilise lorsqu'il se souvient à quel point il a pu être sévère, notamment lors de cette scène dans une boulangerie ou quand il repense à l'argent de poche. La maladie de son fils le renvoie à sa condition de père, de protecteur, de chef de famille, de clan. Bien évidemment qu'il s'insurge contre cette injustice alors que des voleurs, des escrocs, des terroristes, eux, peuvent tranquillement respirer, manger, vivre. Bien sûr qu'il pète un plomb, un soir qu'il est appelé en urgences à l'hôpital et que des policiers insensibles lui foutent une prune. Winter is coming, célèbre titre électro de Gabriel sous le pseudo de Kid Atlaas, est une plongée au fond de nos émotions complexes, au fond de nos croyances, jusqu'à l'os de nos souvenirs. L'ultime voyage de Gabriel, pour quelques jours de vacances, de repos, en Martinique, est d'une douleur folle, intensément beau, alors que le lecteur, lui, connaît l'issue. Le lecteur est au-delà de la tragédie et Jourde tente bien de mettre une distance, multiplie les phrases sans sujet, des verbes d'action, comme dans une sorte de répétition distanciée, pourtant il est au coeur de ces pages d'une émotion renversante. Un roman pour comprendre aussi à quoi servent les mots, pour dire, dans une langue parfaite, ce que c'est que de perdre une part de soi-même.

Winter is coming, Gallimard, 255 pages, 15 euros.

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