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The killer inside me

The killer inside me

Littérature noire

Les vivants au prix des morts : l'écrivain, la Provence et le voyou

" Comme tous les voyous qui racontent une histoire dans un lieu public, qu'ils évoquent une attaque de fourgon ou le tiercé qu'ils viennent de faire, tous baissent les yeux et parlent sans desserrer les lèvres. Ils ne sont jamais sortis du monde secret de l'enfance, de ce long murmure de confidences qui accompagnent les gosses, au fil des rues. Les cours de promenade de toutes les prisons ressemblent à des cours d'école où tourneraient des enfants perdus et dangereux. Des enfants qui ont cru trouvé dans le crime la rassurante chaleur d'une famille. " René Frégni, avec son nouveau roman Les vivants au prix des morts, manipule trois thèmes qui lui semblent si chers, sa Provence, son Sud natal où il continue de puiser ses fictions, les femmes, tout aussi évocatrices et puis le monde du crime. Trois boussoles qu'il parvient à imbriquer et à faire fonctionner autour de sa personne, car c'est bien de lui dont il s'agit, à la première personne. Ce nouveau roman est d'ailleurs un journal, clairement daté et annoté comme tel. Dans les 20 premières pages, le lecteur pense avoir là un nouveau ersatz de Jean Giono, lumières du matin, garrigues, ode aux oiseaux... curieux. Et puis non, l'arrivée d'un ancien détenu des Baumettes, fraîchement évadé de Tarbes, et qu'a connu le narrateur dans un atelier d'écriture va faire exploser la symphonie pastorale !

De manière assez attendue, il va ainsi naître une forte dualité entre la vie rêvée d'un écrivain apaisé et l'existence houleuse d'un repris de justice. René Frégni a la délicatesse, bien sûr, de ne pas faire passer Kader, son caïd du braquage, pour une pourriture totale. Mais la ligne est bien mince. Sympathique, avenant, Kader, double maléfique du narrateur ?, va entraîner son protecteur dans un drôle d'engrenage. Encore une fois c'est assez classique sur le fond mais c'est la forme qui est belle chez Frégni, avec cette grande générosité, cette compassion et une plume ronde qui, si elle n'évite pas les affres de la mort, de la violence, parvient à faire naître quelques fleurs dans des existences malmenées, des horizons moins moches que ce que le déterminisme social semble imposer. Par sa prose, sa façon de faire sentir, de faire voir la Provence, Frégni offre un peu d'enchantement. Qui vient bien souvent de la bienveillance et de la beauté des femmes, d'un sourire ou d'un sein, d'une étreinte. Les pages sur Isabelle sont d'une rare tendresse, délicates et sensuelles. Il y a une vraie prise de position de l'auteur, tout comme une recherche, sans justification, de l'explication de cette violence. Mais Les vivants au prix des morts (excellent titre) n'est pas un roman noir. Ou pas complètement. Il y a du Giono là-dedans, un brin de Manchette et une grosse humanité. Surprenant par sa construction, ce dernier roman de René Frégni est, enfin, une interrogation sur le métier d'écrivain, sur ce qui fait écrire, sur la matière fictionnelle et le rôle de l'auteur.

Les vivants au prix des morts, ed. Gallimard, 192 pages, 18 euros.

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