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The killer inside me

The killer inside me

Littérature noire

Altamont 69 : en plein dans la gueule de Woodstock !

Pour tout fan de rock, dans n'importe quel coin de la planète, le concert d'Altamont, c'est un peu comme Voldemor pour Harry Potter. On en parle du bout des lèvres, personne ne l'a vu mais personne n'ignore que c'était un cauchemar. Altamont, circuit automobile, proche de San Francisco, où le samedi 6 décembre 1969, les Rolling Stones donnent un concert gratuit au terme de leur triomphale tournée américaine, quelques mois avant la sortie de Let it bleed, l'un de leurs derniers bons disques. Concert qui se soldera par un bordel unique dans les annales et surtout quatre morts, dont le meurtre de Meredith Hunter, jeune voyou black, poignardé par un membre des Hell's Angels, chargés de la sécurité en l'absence de police. Les trois autres morts seront un jeune homme, totalement cramé au LSD qui sera emporté dans un canal et deux autres personnes écrasés, après le concert, par un chauffard, apparemment lui aussi carbonisé par la dope. Un fiasco total. Et Joel Selvin, journaliste à Los Angeles, qui ne s'était pas rendu sur place à l'époque avec ses amis, après avoir vu les Stones quelques semaines avant à Los Angeles, raconte d'abord le contexte d'Altamont avant de disséquer cette journée du 6 décembre. Certes, c'est parfois fastidieux dans les détails mais c'est extrêmement précis et surtout cela prend bien le contre-pied du fameux documentaire Gimme Shelter qui, finalement, exonère largement le groupe de Mick Jagger.

Donc premier des contextes : les Rolling Stones n'ont pas participé à la fête de Woodstock ("Woodstock est loin d'être un havre du pacifisme... les festivaliers révoltés par le prix élevés des buvettes incendient le stand de hot dog... L'événement est mal préparé, mal géré et sa logistique est intimidante. Que rien ne se passe plus mal tient du miracle.") et ça leur reste en travers. Le groupe, et surtout Jagger, sont ambitieux au possible. Ils n'ont plus tourné aux States depuis trois ans, Beggar's Banquet, leur dernier album date de décembre dernier, la scène de San Francisco a éclot avec Grateful Dead, Santana, et pour ne rien gâcher Led Zep fait un carton avec son deuxième LP. Deuxième contexte : Brian Jones vient d'être viré et, deux jours après, est retrouvé noyé dans sa piscine. Les Stones lui rendent hommage lors du célèbre concert de Hyde Park, " l'un des pires concerts de leur histoire - rouillé, bâclé, mal répété, les guitares désaccordées ". Un concert gratuit qui donne des idées aux groupes surtout que le manager des Grateful Dead les invite à en organiser un à San Francisco. Troisième élément de contexte et pas le moindre : l'argent. Les Rolling Stones ont besoin d'argent. Et se sentent étrangler par Allan Klein leur manager et Decca Records, leur maison de disques. Ils veulent faire du cash et pour cela montent cette tournée américaine sans passer par Klein. Joel Selvin explique donc ce qu'allait devenir Altamont par l'envie du groupe de montrer qu'il est au sommet, qu'il est le patron du rock mondial. Et qu'il se fout un peu de tout. La façon dont il laissera des dizaines de milliers de dollars de factures impayés, en quittant le sol américain le lendemain d'Altamont pour déposer 1,8 millions de dollars dans une banque suisse illustre l'état d'esprit.

Sur la journée elle-même à Altamont, l'auteur détaille toutes les péripéties de l'organisation. Soulignant que ce circuit a été choisi 36 heures avant le concert. Un autre site avait été proposé mais une société de production de films souhaitait une énorme avance pour y participer. Car un film documentaire avait été commandé par Jagger pour immortaliser la gloire du groupe. Sauf que les Stones ne voulaient pas partager le magot avec quiconque, exceptée l'équipe de réalisation. Bref Altamont c'est du bricolage dans un coin paumé, avec une scène surélevée... d'un mètre vingt ! Plus petite, en surface, que la plupart des scènes de cette tournée où les Stones jouaient devant 10 000 personnes ! Et là il y en aura 300 000. Avec ce bricolage, cette foule, il faut ajouter les drogues les plus dégueulasses du moment, au sens, où elles étaient coupées avec n'importe quoi, bien loin de l'image flower power du summer of love, de 67, cette fois, cette dope rendait vraiment fou et agressif, incontrôlable. Et évidemment, aucun plan sanitaire n'était réellement prévu. Enfin, il y a les Hell's. Le gang est à cette époque assez proche des hippies de San Francisco. Ils partagent la même vision de la société, se sentent également en marge. Le Grateful Dead les fréquentent et comme ce sont eux qui ont aiguillé les Stones sur ce concert gratuit, il les appellent pour la sécurité, vu que Jagger ne tolère aucun policier dans ses concerts. Le cocktail est explosif...

Joel Selvin, détricoteur de mythes, raconte qui était Meredith Hunter, le jeune poignardé. Qui état son agresseur. Il entre aussi dans l'intimité d'autres victimes, gravement blessées ce jour-là, par des Hell's mais aussi par des inconnus. Une partie des 300 000 personnes avaient dormi la veille autour du circuit, arrachant des piquets des clôtures de ranch pour se réchauffer et commençant à se "charger". Tout le monde est vite devenu dingue. Le samedi, un premier type à poil, qui tente de monter sur scène se fait déboîter la tête à coups de queue de billard. L'ambiance est tendue au maximum. Puis c'est le chanteur de Jefferson Airplane, en concert, qui se prend une rouste, toujours par des Hell's, sans doute des prospect chargés au LSD. Santana, lui, a pu jouer son set tranquillement, tout comme les Burrito Bothers. Mais la présence des Anges sur la scène, devant la scène électrise évidemment un public qui n'est plus le gentil club de hippies attendu mais bien des camés, des ivrognes, en proie au n'importe quoi. Devant ce spectacle, Grateful Dead refuse de jouer et s'enfuie en hélico. Les Stones sont à peine mis au courant de l'ambiance. L'impensable se déroulera pendant Under my thumb : Meredith Hunter, en costume et chapeau vert (façon Iceberg Slim) se fait refouler du devant de la scène, puis sort son calibre. Allan Passaro, à quelques mètres, se jette sur lui, le poignarde, puis toute la bande tombe sur Hunter. Son corps est évacué à quelques mètres de la scène, forcément sous les yeux du groupe, qui continue de jouer...

Altamont 69 (sorti l'an passé aux Etats-Unis) va loin dans les précisions, c'est un peu le pêché mignon de ce genre de livre sur le rock, mais c'est un travail de fourmis, jusque dans le procès d'Allan Passaro et le sujet est trop important dans l'histoire de la musique pour que cela gâche l'intérêt. Alors Altamont a -t-il signé la mort d'une utopie ? Celle du tous frères sous le signe de la came ? Le peace and love ? Sans doute. Mais cette utopie, de blancs, de privilégiés, était de toute façon mort née. Comme d'autres. Les Hell's Angels ont sonné comme un réveil mortifère et les Stones ont été la main qui a programmé ce réveil. Les Stones voulaient être cools mais surtout riches et célèbres. Passionnant bouquin.

Altamont 69 (trad. Philippe Blanchet), ed. Rivages Rouge, 289 pages, 24 euros.

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