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The killer inside me

The killer inside me

Littérature noire

GB 84 : we still hate Thatcher

Même plusieurs années après sa sortie GB 84 demeure un classique incontournable. Le livre qui a sans doute définitivement imposé son auteur parmi les grands. David Peace a réussi le tour de force de casser les codes du roman noir mais aussi ceux de la

littérature en une dizaine d'années. Son quatuor du Yorkshire vient à peine de bouleverser les sens de lecture, qu'à 37 ans, comme une suite dédiée à cette région prolo qu'il adore, il pond GB 84, énorme Germinal du XXe siècle, roman éclaté, bouillonnant, parfois, il est vrai, très difficile à suivre. Avec GB 84, Peace sort un peu la tête du polar et se met au roman social, pour mieux l'amplifier, imposant une fois de plus et pour longtemps, sa langue, son rythme, son système narratif, cette scansion unique à base de verbes d'action, d'infinitifs empiler.

GB 84, c'est le mélange des visions d'une seule et même chose : la grève des mineurs anglais de 1984, face à la fermeture unilatérale de plusieurs sites. Il y a Terry Winters, directeur exécutif du syndicat ultra majoritaire, toujours dans une voiture, un train ou un avion pour rencontrer, avec son léonin président, des camarades ouvriers, des hommes politiques, des syndicats étrangers, jusqu'à Khadafi lui-même ! Un monde de rendez-vous, un monde de révolutionnaires en cols blancs, avouons-le, même si les dirigeants participent aux piquets de grèves. Puis il y a la vision de Pete et de Martin, eux, mineurs. Peace insère leur "journal" dans des pages à deux colonnes, vraiment comme un quotidien, avec quelques rares mots en gras. Une idée lumineuse et surtout, là, la narration est disséquée, le je est omniprésent, faisant sentir la colère, les doutes, les problèmes familiaux, la camaraderie et les coups, les coups des policiers, à pied, à cheval ou en camions. C'est dans ces lignes que GB 84 prend une ampleur incroyable, entre le monde des dirigeants syndicalistes et les dizaines de milliers de mineurs grévistes qui se bastonnent. La working class payant de ses dents, de ses os et de son sang la lutte. "La guerre, c'est ce que c'est devenu - Pete a toujours dit que c'était la guerre civile. Mais elle n'a rien de civilisé. C'est la guerre contre un homme. Les gars veulent la mort de cet homme. Le pendre bordel."

L'autre dimension, c'est celle de Neil Fontaine, homme (double) de main du Juif, personnage central et sabordeur de la grève, en mission personnelle auprès de Margaret Thatcher. Neil entend tout, voit tout : les fameux "jaunes" qui reprennent le travail, la manipulation des médias, la destruction lente du syndicat des mineurs, la glorification de la violence policière. C'est la partie sale politique. Mais il y a encore plus sale avec Malcolm Morris, des services secrets, chargés de mettre sur écoute la moitié des acteurs du conflit. Et puis le Mécanicen, barbouze digne du SAC, un coup cambrioleur, un coup casseur de grévistes. Casseur au sens littéral.

Monumental, GB 84 l'est par l'histoire qu'il raconte. Celle d'un conflit qui a mis un terme, en Grande-Bretagne mais aussi en Europe soyons honnête, au rêve ouvrier, à l'espoir d'une union prolétarienne. Et c'est Thatcher ("pas de blabla, pas de pardon") qui en est à l'origine, préférant payer plusieurs milliards de livres plutôt que de simplement écouter le syndicat des mineurs. Préférant voir les morts, car il y en a eu, les blessés s'additionner plutôt que de se montrer faible devant les mineurs. La violence du conflit est idéalement rendu par Peace. Cet écrivain est un génie, se débarrassant de tout romantisme de lutte des classes, il rappelle son leitmotiv, "tout est politique". Ce roman peut vraiment être considéré comme un classique, même, encore une fois, s'il est déroutant, mais à la manière d'un Lynch, on sait que l'on ne saisit pas tout mais on comprend aussi qu'il y a un sens, une logique, une intelligence.

GB 84 (trad. Daniel Lemoine), ed. Rivages, 671 pages, 10 euros.

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