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The killer inside me

The killer inside me

Littérature noire

Six-Quatre : plongée suffocante dans un commissariat japonais

Oppressant, tortueux, ambitieux, malin, Six-Quatre, le roman policier d'Hidéo Yokoyama

a aussi et surtout, d'une certaine manière, une vraie originalité. D'abord parce que l'on ne s'habitue jamais vraiment, sauf à être un spécialiste, à cette littérature japonaise tellement différente dans l'approche des personnages mais aussi des situations, conservant une forme de distance sans toutefois être dépourvue d'émotions bien sûr. Chez Yokoyama comme chez Kirino on se refuse à insister, que ce soit sur le malheur ou la joie. L'instant est là. Au lecteur de le saisir, d'en prendre la mesure entière. Après, Six-Quatre est original par son personnage central : Mikami, quadragénaire, ancien inspecteur de la criminelle, désormais chef des relations presse pour la police du département D, en province donc. Tout est ainsi raconté par le prisme de ce Mikami, sale gueule mais terriblement intelligent, lucide, dont la probité est exemplaire, rongeant sans mot dire son frein dans l'espoir de retrouver un jour le terrain. Le terrain, justement, il l'a connu pour cette affaire du six-quatre. 64 comme la dernière année de l'ère Showa, lorsque Shoko Amamiya, 7 ans, a été kidnappée. Une remise de rançon rocambolesque, tournant la police en bourrique. Résultat, un criminel qui récupère la rançon et une petite fille retrouvée assassinée. Quatorze ans après, le coupable court toujours. L'un des plus gros loupé de cette police régionale. Une infamie pour ces hommes d'honneur. Le patron des Relations Presse, en fouinant, apprend que lors de l'enlèvement de Shoko, les enquêteurs avaient fait une énorme erreur jamais révélée au grand public. Une bourde quasi fatale.

La prescription pour ce fait divers court d'ailleurs encore pour quelques mois, une cellule d'enquêteurs travaille toujours sur le six-quatre. Et voilà que le directeur national de la police japonaise vient justement à D pour rencontrer le père de Shoko et réaffirmer que tous les moyens seront employés afin de retrouver l'assassin. Mais le directeur ne vient-il que pour cela ? Mikami entend dire qu'il est aussi là pour annoncer la reprise en main du commissariat régional par un cadre de Tokyo. Une centralisation que les hommes de la PJ craignent par dessus tout. Une provocation pour Mikami, attaché lui aussi à cette tradition, ces nominations dans les effectifs locaux. La révolte monte dans le commissariat. Toutefois, il doit aussi gérer la disparition de sa fille, en fugue depuis trois mois, au grand dam de son épouse, totalement déprimée... Tout se téléscope en cette fin d'année. Son service entre tout juste en guerre avec les journalistes accrédités au commissariat qui demandent la levée de l'anonymat sur une jeune femme enceinte responsable d'un accident mortel. Le pool de journalistes, furieux, menace de ne pas couvrir la visite du directeur national. Et voilà qu'un nouveau cas d'enlèvement d'enfant est révélé.

Polar intense, d'une incroyable richesse, il a la faculté d'être mené à un rythme effréné alors que Mikami, finalement, se contente de prendre la voiture sur de très courtes distances, à son domicile, chez un directeur d'enquêtes, au domicile du père de Shoko. L'habileté d'Hideo Yokoyama, c'est de tenir une narration forte sans grand spectacle, sans même un coup de calibre ! Six-Quatre est incroyablement cérébral, sans être ennuyeux, traite de luttes d'influence entre médias et police (on repense au génial Tokyo Vice d'Adelstein), de mensonges au sein de la crim', mais aussi de politique avec cette centralisation redoutée, sans oublier les rapports humains au Japon. C'est même le coeur du roman. Comment on se parle entre collègues ? Comment on respecte la hiérarchie ? Comment on communique, comment on s'aime aussi dans un couple au Japon ? Un mélange unique de respect inconditionnel, d'honneur mais aussi un poids écrasant de l'autorité et des normes. Le lecteur se surprend à comparer une même scène au Japon et si elle se passait, au hasard, en Italie.

Avec 600 pages, Yokoyama a eu le loisir de mêler des dizaines de personnages à son intrigue. Certes, le lecteur s'y perd un peu mais c'est sans dommage pour l'histoire, au contraire, cette richesse de relations fait aussi l'essentiel du roman. La sécheresse du style se marie tellement bien au rythme et au sujet de Six-Quatre, oeuvre assez conséquente qui n'est pas sans rappeler l'ambition d'un Ellroy, dans cette volonté de tout passer en revue, de relever les détails administratifs d'une enquête, le rôle d'un tel, le caractère de celui-ci. La violence physique en moins. Passionnant de bout en bout, sans compromis, c'est une des excellentes lectures de cette rentrée.

Six-Quatre (trad. Jacques Lalloz), ed. Liana Levi, 611 pages, 23 euros.

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Christophe 21/09/2017 18:41

Bonjour, je ne sais pas si en film cela peut donner quelque chose, c'est tellement intérieur parfois. La fin est une merveille. Les 100 dernières pages en fait.

Jackie Brown 20/09/2017 16:50

La fin m'avait vraiment émue. J'espère voir le film un jour.