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The killer inside me

The killer inside me

Littérature noire

Nicolas Mathieu : "je place Pete Dexter très, très haut"

Vous obtenez le Goncourt en 2018 et vous revenez, cette année, avec une novella, parue chez Polaroïd. C'est culotté ?

C'est une commande antérieure. En 2017 dans un salon de roman policier à Lambale, en Bretagne, je croise Marc Villard et sur un coin de table, entre deux coups de blancs et les moules frites, il me parle de sa collection et me demande si je n'ai pas une novella dans un tiroir. J'ai dit oui. Mais en fait je n'avais rien ! Et donc je l'ai écrit à l'été 2018, c'est à dire avant la sortie de Leurs enfants après eux. Ce n'est pas une stratégie, un pas de côté volontaire, c'est juste le calendrier éditorial.

Rose est née comment ?

C'est une commande et j'aime bien ça : écrire sous contrainte, avec un nombre de signes obligatoire, je crois que c'est 80 000. Et une novella criminelle. Je cherchais une idée, je venais de finir Leurs enfants après eux, cette novella en fait fait la cheville entre Leurs enfants... et le roman qui suivra. Je m'intéresse beaucoup à ces personnages de femmes qui en ont chié à cause des mecs. L'idée m'est venue en revoyant des photos de Gloria le film de Cassavettes. Gina Rowland est là avec son tailleur, son sac et elle un flingue à la main. Je me suis demandé qu'elle est la dernière histoire d'amour de cette femme qui a décidé que plus jamais un homme ne la ferait souffrir. Le fantasme c'est de lui faire rencontrer, dans un bar de Nancy, un type plutôt inspiré de Sam Shepard. Ce rade existe d'ailleurs ! Il apparaît même dans Bye bye Blondie de Despentes. C'est une institution.

Quand on se penche sur vos trois textes, on observe un panorama social pour le moins éprouvant. Est-ce qu'il y a une volonté de témoigner pour ces personnes ?

Ce sont deux choses. Je me suis mis à écrire des choses intéressantes quand j'ai commencé à évoquer la Lorraine que j'avais quittée. Le background social est lié à mon milieu même si je suis issu de la classe moyenne. Et à la Lorraine. Le monde ouvrier dont mon père, électromécanicien, est issu. Et puis, plus jeune, je faisais des procès verbaux de réunions et en 2008 j'ai assisté à beaucoup de de plans sociaux, j'allais dans les usines et ça m'a rappelé mes oncles, mon père... c'est ça Les animaux la guerre. Qu'est ce qui arrive à ces hommes qui perdent leurs job, les derniers jours de la classe ouvrière. C'est un peu la même histoire, étalée dans le temps, dans le spectre social aussi puisqu'on parle de la bourgeoisie, avec Leurs enfants... Je n'ai pas beaucoup de recul sur mes livres mais je reprends des motifs, que je creuse. A la différence de mon père, je ne viens pas du monde ouvrier, mais je l'ai vu. Ce n'est pas du témoignage c'est autre chose, c'est parler pour. J'ai les mots qui leur manque à la limite. Si le spectre de l'industrie lorraine continue à peser c'est parce qu'il a beaucoup compté dans mon enfance et mon adolescence, c'était l'épopée qui venait de s'achever.

Le roman social faisait partie de vos lectures ?

On m'a relié à la tradition réaliste type Zola mais ce que j'ai beaucoup lu c'est le roman noir américain. Et aussi Steinbeck. Je viens du roman noir où la tradition du roman social a toujours été très vivace. Manchette a été hyper important, c'est lui qui m'a le plus marqué, il avait une conscience sociale aigue. Il faisait du roman de gare avec énormément de style. Sinon mes grands chocs d'ado c'est Céline, Flaubert. Des Etats-Unis, si j'ai lu les grands anciens, parmi les contemporains c'est Pete Dexter que je porte très très haut. Le grand choc c'est Cotton Point, avec un style qui ne s'exhibe jamais, très en retrait et en même temps ce sont des histoires magnifiquement écrites. C'est très construit. J'écrivais à la française de manière narcissique et ça m'a aidé. Aux animaux la guerre j'avais une première version que j'ai relu deux ans et demi après et c'était nul. Cet été là j'ai lu Cotton Point et je me suis dit, voilà, c'est ça, il faut que tu ressers les boulons, que tu tendes ton histoire, avec quelque chose de sec et virile. Et puis j'aime aussi Lansdale, Larry Brown.

Vous écrivez un premier roman noir épatant mais vous décrochez le Goncourt lorsque vous publiez en collection blanche. Lemaître de la même manière a obtenu cette récompense en quittant le polar. Il y a toujours un problème avec la littérature noire en France ?

Attention jusqu'au bout je pensais avoir écrit un roman noir avec une intrigue criminelle, ténue, c'est le vol de la moto. Il y a des rapports violents, une description de la société. Comme dans les Soprano, une série que j'adore, le prétexte est une histoire criminelle et derrière ça c'est la vie de la famille, la vie de l'Amérique et le temps qui passe. C'est mon éditeur, Manuel Tricoteaux, qui a pensé que Les enfants... pouvait sortir en blanche, il l'a vu, pas moi. Difficile de dire que la littérature noire n'est pas reconnu, un peu comme pour la BD. Il y a eu une grosse reconnaissance de tout ça. Même dans les années 50, ce que Sartre dit de La série Noire c'est une forme de reconnaissance. Et Faulkner c'est un peu du roman noir. Donc c'est considéré comme un genre mâture, avec des romans de qualité, mais la vraie différence c'est qu'il y a des lecteurs de blanche qui n'y vont jamais. Et inversement. C'est presque devenu aussi un outil marketing. Si Leurs enfants après eux était sorti dans la collection noire il n'aurait pas eu le même destin.

On vous a lu aussi dans Les Inrocks, pour des prises de parole presque inattendues chez un écrivain. C'est quoi la place d'un auteur dans le débat de société ?

Ce n'est pas si rare que ça je pense. Je n'ai pas de postulat sur ça. Mais je ne suis surtout pas un écrivain engagé, je suis affecté par certaines choses qui se passent, ça génère chez moi du texte, je suis fait comme ça ! Quand quelque chose me touche, j'ai besoin, pour le saisir, de produire du texte. Au départ d'ailleurs c'est publié sur mon compte Instagram, repris ensuite par la presse. Ce qui m'ennuie dans l'idée de la littérature engagée, c'est souvent qu'elle est univoque, avec une idée du monde, du bien. Alors que moi je doute profondément. Y compris de ma démarche : je ne suis pas sûr que je fais bien d'écrire ces textes qui sortent comme ça. Mais voilà, je les transpire ces textes. Mes modèles seraient plutôt du côté d'Annie Ernaux, ses prises de position où elle fait l'effort de rendre intelligible des situations et elle sait d'où elle parle, d'un milieu où on n'avait pas la parole. L'écrivain n'est pas à côté de la société, ni même au-dessus. Je suis comme un boulanger je fais mon job : mettre des mots sur les choses. Mais je garde quand même un sentiment d'imposture très fort dans ce monde. Le Goncourt c'est un peu comme si j'avais gagné au loto, il y a une part d'aléa et ce que ça a fait de ma vie, je ne le maîtrise pas. Je ne fais pas des livres engagés mais des livres politiques, au sens où ils s'intéressent la société et dans ce cadre, le Goncourt a donné un vrai pouvoir de propagation à mes romans. Et puis, pour moi ai toujours été un peu en galère, ça change la vie.

Les réseaux sociaux, c'est important ?

Je suis sur Instagram. Très peu sur Facebook. Jamais sur Twitter. Je vais là où il y a le moins de foire d'empoigne, ça ne m'intéresse pas. Je ne cherche pas à convaincre. Pendant le confinement j'ai beaucoup posté et le retour que j'ai eu c'est qu'ils étaient soulagés que l'on mette des mots sur ce qu'ils ressentaient. J'ai vécu ça, à 17 ans, quand je lisais Annie Ernaux et que sur des trucs très intimes quelqu'un a mis des mots exacts dessus, quel prodigieux soulagement. La littérature a mille vocations. Et il y a celle-là. Ce n'est pas je pense et puis j'écris. Non, c'est parce que j'écris que j'éclaircis quelque chose.

Pendant le confinement vous vous êtes déclarés anxieux et "de plus en plus en colère"...

On l'a très vite oublié le confinement. Au tout début j'ai pensé que ce serait une prise de conscience politique pour tout le monde. Pas un truc anti mondialisation ou anti élite mais le fonctionnement de nos hôpitaux, notre vie à flux tendus, le service public... mais que dalle. Et ça m'a rendu dingue. Que l'on poursuive la pente hédoniste et narcissique même dans ce cas-là. Une civilisation du présent perpétuel et on oublie très vite tout, on est dans le déni. On sait que la planète va très mal par exemple mais on ne fait pas grand chose. On ne sait que jouir du moment qui nous est donné... c'est un peu court comme projet de civilisation. A vrai dire ça me provoque de la douleur tout ça. Et donc du texte.

Quand Macron vous cite au moment des voeux de bonne année en 2020, vous le prenez comment ?

C'est un peu mystérieux ça. Je ne sais pas très bien ce que ça signifie. C'est de l'ordre de la récupération politique mais je ne sais pas quel est le but. Il faut remettre ça dans son contexte, la crise des gilets jaunes et je présume que c'est une manière de dire le sentiment de méfiance vis à vis des élites, l'angoisse, sont des sujets sous-jacents dans le livre. Après les intérêts défendus par la majorité actuelle ce ne sont pas les intérêts des gens dont je parle.

Vous êtes attaché à votre région, est-ce que la vie à Paris vous coûte ?

Je n'y vis plus depuis 2015. Je suis renté en Lorraine en 2015. J'ai un sentiment ambivalent avec ma région. Plus jeune j'ai voulu la fuir à tout prix, en tout cas Les Vosges, je m'y ennuyais, je trouvais ça trop petit. Comme tous les personnages du bouquin qui veulent s'arracher de leur vallée, évidemment l'herbe est plus verte ailleurs. Mais je suis comme Anthony à la fin du livre quand il est à moto et que le soleil se couche : il sent le climat de là où il est né lui passer au travers, c'est un lieu où on a grandi, c'est une lumière que l'on appris à regarder, ses odeurs... et quoi que l'on fasse ça reste. C'est presque physique, le climat nous a façonné. Paris c'est violent, c'est une ville qui mange notre temps.

Ecrivain c'est ce que vous vouliez faire ado ?

Oui. J'avais des modèles masculins. Rocky et Hemingway ! Mais bon, écrivain c'est pas la maison à Key West, la machine à écrire et les chats sur les genoux. Moi je doute, j'ai la boule au ventre. Il faut produire du texte et c'est dur tout le temps. Je ne suis pas rassuré. J'écris le troisième, j'en suis au premier tiers et c'est difficile. C'est une question de discipline, de longueur de temps, c'est un travail de deux ans. Ce que j'aime c'est lorsque j'ai fini mon histoire et que je la reprends pour la peaufiner, mettre le coup de peigne, les personnages commencent à exister, là est la jouissance. Mais écrire le matin, c'est un peu comme aller la piscine l'hiver : on n'a pas trop envie mais quand tu en sors tu es si bien. J'aime avoir écrit.

 

Photo@Raphael Poletti

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