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The killer inside me

Littérature noire

Bluebird, Bluebird : immense blues dans l'Est du Texas

La question noire n'est pas un opportunisme chez Attica Locke. Depuis 2011, en France, avec Marée noire (La Série Noire) et surtout avec Pleasantville, l'auteure, avec le personnage avocat de Jay Porter, sonde les ambiguïtés d'une communauté noire confrontée, elle aussi, à des questions de classe, en plus du problème incontournable du racisme. Issue d'une famille texane qui a réussi, Attica Locke posait parfaitement ces contradictions dans la postface de Marée Noire, racontant que ses parents ont toujours voulu vivre une vie "normale" mais "malgré tout je percevais le poids de tout ce qui n'avait pas été dit".
Et c'est bien le sujet de Bluebird, Bluebird. Dans l'Est d'un Texas encore rural, dans ces villages où les Blancs et les Noirs vivent ensemble, mais sans se mélanger, depuis des centaines d'années, des histoires non écrites se sont déroulées. C'est le cas à Larck. Quand le cadavre de Michael Wright, jeune avocat venu de Chicago, est retrouvé dans le bayou, le shérif local bouge à peine une oreille. Quand trois jours plus tard, c'est le corps d'une jeune femme blanche, là, ça fait du bruit. Darren Mathews est un Ranger dans une situation difficile. Il vient de témoigner dans une affaire d'homicide, pour soutenir un vieil ami de la famille accusé d'avoir tué un sale con raciste, mais la sincérité de son récit est sérieusement mise en doute. Sa hiérarchie le suspend dans l'attente des conclusions du jury. Mais il faut aussi qu'il deale avec la séparation de sa femme, fatiguée de le savoir par monts et par vaux. L'affaire de Larck lui est soumise par son ami du FBI. Il y découvre une micro société avec un seigneur blanc imbuvable, un chapitre de la terrifiante Fraternité Aryenne, version 2.0 du KKK mais aussi une communauté noire à l'ancienne, réunie autour de la figure de Geneva Sweet, tenancière d'un café historique. Geneva, la veuve du bluesman Joe Sweet, tué dans le cambriolage de l'établissement, il y a une poignée d'années.
Bluebird, Bluebird, c'est d'abord une atmosphère de bayou et de pacaniers. Entre JL Burke et Christopher Cook. Ici on roule en pick-up, on mange des pains de maïs avec du riz et des haricots et on boit du Jim Beam à la bouteille. Puis, sur le juke box, de Geneva, on écoute Freddy King, Lightnin Hopkins ou John Lee Hooker. Le blues est central dans ce roman et ce roman est un immense blues. Il y est question d'une Les Paul 55, celle de Joe Sweet qui est enfin accrochée dans le café. Il est question d'un guitariste qui a trouvé, ici, l'amour de sa vie. Il est question aussi d'un vieux monsieur blanc épris d'une jeune domestique noire. D'un enfant métis. Ou de plusieurs. Des mensonges maladroitement enfouis sous la terre rouge de ce comté de Shelby.
Ce quatrième roman d'Attica Locke, c'est encore une fois celui de noirs éduqués, comme le Ranger Darren ou la photographe Randie, qui affrontent la réalité de noirs dans la misère. Deux citadins, remplis de bonnes manières, qui ne comprennent pas forcément le fonctionnement de Larck : "je vis dans cet Etat depuis plus longtemps que vous, et je sais comment ça marche pour des gens comme moi."
Polar subtil, Bluebird, Bluebird présente un flic qui n'est pas alcoolique mais qui boit, en ce moment, pour oublier sa situation sentimentale. Surtout, ces 300 et quelques pages fournissent leur lot de personnages ambigus, tel le shérif Van Horne, aux airs de crétin des Alpes d'abord, avant de se rappeler qu'il représente la loi. Pour tous.
En 2018, ce roman a décroché le Edgar Award aux USA. Pas un prix à deux balles comme il y en a tant. Sur les 20 dernières années, Joe Lansdale, Stephen King, Ian Rankin l'ont décroché; Et avant eux, JL Burke, Donald Westlake, Lawrence Block. 

Bluebird, bluebird (trad. Anne Rabinovitch), ed. Liana Levi, 317 pages, 21 euros
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