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The killer inside me

Littérature noire

Leur âme au diable : l'envers du paquet

Fantastique job de Marin Ledun. Leur âme au diable est aussi ambitieux qu'enlevé, aussi documenté que romancé. En 600 pages, l'auteur remonte vingt ans d'histoire de l'industrie de la cigarette en Europe. De la fin du XXe siècle, avec ses libertés de communiquer tous azimuts, à grands renforts d'hôtesses, de goodies en discothèques, mais aussi de présences sur tous types d'événements, jusqu'aux années 2006, 2007 et les procès européens contre les grands fabricants hyper puissants type Philipp Morris. Comment est-on passé des grands posters du Marlboro cow boy en 4X3, aux images de tumeur de la gorge sur les paquets ? Quelles batailles se sont déroulées dans les coulisses du pouvoir ? Leur âme au diable fourmille de détails précis, de noms également (ah Bernard Kouchner vieux cacique de la Mittérandie, "sensible" aux discours des cigarettiers et peut-être aussi à leurs cadeaux), de magouilles, d'enquêtes... Et tout démarre le 28 juillet 1986.

Deux énormes camions remplis de plus de 20 000 litres d'ammoniac, destinés à une usine de cigarettes, sont braqués près du Havre. Les choses tournent mal, c'est un carnage avec une demi-douzaine de victimes. Le responsable c'est Anton Muller, un mercenaire, un homme des coups durs, bras droit de David Bartels, lui-même à la tête d'une société de relations publiques, dont l'unique client est European G. Tobacco. Dans ce fiasco de l'ammoniac, Muller découvre Hélène, la petite amie d'un des chauffeurs. Et décide de lui présenter Valentina, patronne d'une société d'événementiels, entre escort-girls et femme-sandwich. Le quatuor est constitué. Il va mener une double guerre au profit du fabricant de cigarettes : sur le front de l'opinion public et sur le front politique.

Bartels, lobbyiste cocaïnomane, va se charger d'approcher d'abord des scientifiques pour faire installer le doute chez les Français à propos de la relation entre tabac et cancers. Il va aussi s'attacher, ou s'acheter, les bonnes grâces de quelques députés, soucieux de la libre entreprise. Et puis si ceux-ci aiment, le tennis, cela tombe bien, European G. Tobacco possède une loge à Roland Garros. Des pass pour le festival de Cannes. Ou les meilleures places pour tout un tas de concerts. Sans oublier, grâce à Valentina, des filles comme on n'en voit que dans les films ! Chaque loi est ainsi combattue, ralentie, ou contournée. Si les buralistes ou les ouvriers du tabac se montrent récalcitrants, Muller et quelques hommes de poing se chargent de les faire entrer dans le rang. Les profits se chiffrent en milliards et le cigarettier peut donc ainsi se montrer généreux avec ses "amis". La belle vie. Pourtant le braquage du Havre a laissé des traces. Chez deux policiers. Nora, inspecteur à la brigade des finances qui remonte la piste des poids lourds. Et Brun, simple flic à Beauvais qui hérite du signalement de la disparition d'Hélène...

La chute du Mur de Berlin, l'explosion du bloc soviétique, vont représenter une opportunité incroyable pour European G. Tobacco. Qui rachète une poignée d'usines, notamment en Serbie. C'est de là que va partir une nouvelles source de profit : les cigarettes de contrebande, vendues sous le manteau sans droits de douane. "En septembre, l'administration avait publié une étude confirmant qu'environ 20% des cigarettes ne sont pas achetées dans les bureaux de tabac de l'Hexagone et échappent donc à toutes taxes (82% du paquet). Soit un manque à gagner évalué à plus de 2,5 milliards d'euros pour les caisses de l'Etat mais pas pour les industriels du secteur". C'est ce que l'on appelle la route de la nicotine, de la Serbie au port de Brandisi, en Italie, via le Montenegro. Où officie désormais Anton Muller, grillé en France. Mais l'étau se resserre autour des différents agissements de Bartels. Ses différentes activités, ses multiples coups laissent des traces, comme les cailloux du Petit Poucet. Et Nora, désormais enquêteur pour l'OLAF (office de lutte anti fraudes de l'Europe), est appuyé par le juge Scelci qui veut faire exploser le système. Brun, lui, retrouve la trace d'Hélène au sein de la société d'escort.

Liaisons amoureuses, hétérosexuelles, homosexuelles, divorces, enfant illégitime, amitiés trahies, femmes sublimes et salopards brillants, Leur âme au diable n'oublie jamais de fournir de grands shoots de romanesque à travers des personnages XXL, fous, no limit, immoraux. La construction du roman est assez vertigineuse et même si, à un ou deux instants, Ledun se montre un chouia trop didactique, l'effort pour rendre tout cela vivant et trépidant est incroyable. D'un article soporifique du Monde diplomatique, l'auteur fait, ici, une saga politique, sociétale, policière. Parce que oui, c'est un polar. Dans la grande tradition engagée de La Série Noire. Marin Ledun, depuis Les visages écrasés, n'est pas du genre à se cacher ou à jouer les saintes nitouches. Il excelle dans ce style politique et rythmé, n'oubliant jamais d'offrir des rôles féminins solides, coriaces. Mais c'est vrai qu'ici, son travail de documentation se révèle hallucinant et donne toute la colonne vertébrale d'un roman important, marquant. On sort de ces 600 pages aussi instruit que chamboulé.

Leur âme au diable, ed. La Série Noire, 600 pages, 20 euros
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