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The killer inside me

Littérature noire

Avec la permission de Gandhi : colonialisme et vapeurs d'opium

On avait laissé Sam Wyndham, capitaine de la police impériale, au pied d'un bûcher funéraire du côté du royaume de Sambalpur. On le retrouve dès le début d'Avec la permission de Ghandi, sur les toits d'un quartier pourri de Calcutta, en train de fuir une descente de police dans la fumerie d'opium où il tentait d'embrumer son blues britannique. Dans sa cavalcade enfumée il tombe sur un cadavre énucléé, lardé d'un poignard. Wyndham s'en sort bien sûr. Mais ce rituel meurtrier va étrangement se répéter le lendemain. Sur une infirmière militaire, les yeux arrachés, le corps strié de deux larges coups de lame. Avec son adjoint Sat Banerjee, ils tentent d'interroger le personnel de l'hôpital militaire mais les bouches se ferment. Et les autres ont d'autres chats à fouetter avec l'arrivée du Prince de Galles, quelques jours avant ce Noël 1921, venu réaffirmer la présence anglaise, à l'heure où Gandhi mobilise des millions d'Indiens dans des manifestations non violentes. Le contexte n'est donc pas aisé pour mener une enquête sereine. D'autant que le patron de la police voudrait bien que Wyndham et Banerjee interviennent auprès d'un avocat agitateur, bras droit de Gandhi, ici, à Calcutta.
Dans un style ultra classique, avec une touche d'humour britannique, Abir Mukherjee parvient une nouvelle fois à emporter son lecteur. Et, toujours pareil, il le prend par la main pour patrouiller dans les rus glauques de Calcutta comme il l'empoigne pour lui faire sentir l'atmosphère de ces années-là, journaux propagandistes à la solde de l'Empire, rafiots pour traverser le fleuve, images d'un colonialisme oubliés. Mukherjee n'en fait pas trop, il dose avec minutie ses effets d'atmosphère, en étant précis mais jamais envahissant.
Car ce qui l'intéresse avant tout, c'est bien la relation entre les Anglais et les Indiens. Une relation hautement complexe. Surtout avec l'attitude du Parti du Congrès mené par le Mahatmah. " Et nous, Britanniques, nous nous considérons comme un peuple moral. Qu'est-ce que le fair-play britannique tant vanté si ce n'est la manifestation de notre moralité ? Le génie de Gandhi et Das est de l'avoir compris mieux que nous-mêmes " . Toute l'ambiguïté anglaise est dans le personnage de Sam Wyndham, vétéran de 14-18, ancien policier traquant les indépendantistes irlandais, confronté à des révolutionnaires indiens d'un autre calibre, insaisissables et tellement légitimes. Ce policier, ses failles, qu'elle soient sentimentales, psychiques ou politiques, font aussi l'épaisseur de ce troisième opus.
Formidable de rythme et de tension, Avec la permission de Gandhi permet d'aborder très directement la question coloniale anglaise mais aussi tout ce qui a suivi, dans les relations de ces deux peuples. Il ne faut pas minimiser le travail de Mukherjee car il est l'un des rares auteurs à ainsi se plonger dans cette question qui demeure douloureuse, pétrie de non-dits. Et cela vaut pour les Anglais. Comme pour les Français avec d'autres colonies.

Avec la permission de Gandhi (Smoke and ashes, trad. Fanchita Gonzalez Batlle), ed. Liana Levi, 315 pages, 20 euros
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