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The killer inside me

Littérature noire

The good girls : la terrible condition des femmes indiennes

Mal au bide. Les éditions Marchialy ont habitué les lecteurs à des textes journalistiques fouillés, précis, parfois difficiles à digérer. Mais ce The good girls se place peut-être au-dessus question douleur. Parce qu'il met à nu la situation catastrophique des femmes en Inde, la culture du viol, de la violence et de la quasi-négation de l'existence des femmes. Pour bien se persuader de la situation terrible de la condition féminine dans ce pays, l'autrice raconte qu'en 2018 les femmes de son pays étaient davantage exposées aux violences sexuelles et aux trafics qu'en Syrie ou en Afghanistan. Voilà qui met bien en perspective.
The good girls est l'histoire de deux cousines de 16 et 14 ans, Padma et Lalli, dans le pauvre village de Katra, à l'ouest de l'immense état de l'Uttar Pradesh, parfois appelé Mortel Pradesh. Elles vivent ensemble sur le terrain familial, partagés entre les frères, leurs pères, qui vivent d'agriculture, cultures du tabac, de la menthe, de l'ail, élevage de chèvres... Une vie de misère à quelques arpents du Gange. En 2014, la maison n'a toujours pas de toilettes et tout le monde va faire ses besoins dans les champs autour. C'est pour prétexter une envie pressante qu'un soir de printemps, les deux jeunes filles sortent. Un cousin, pas bien cuit visiblement, les aperçoit avec un jeune homme, il crie aux voleurs et alerte la famille qui se précipite dans la nuit. La disparition des deux jeunes filles est signalée. Le cousin désigne une famille d'un village tout proche. Les policiers alcooliques sont réveillés, sommés de réagir. Padma et Lalli ne sont toujours pas retrouvées et tout le monde s'affole, part en moto à droite à à gauche, s'éclaire avec la torche des téléphones. Puis c'est le choc : les deux adolescentes sont retrouvées pendues à un manguier ! Les femmes de la famille sont sous le choc, foudroyées et décident de s'asseoir ensemble au pied de l'arbre. A partir de cet instant la famille des victimes fait bloc et interdit à quiconque de décrocher les deux cousines tant que le gouvernement de l'Etat ne viendra pas les voir, ne décidera pas de faire Justice.
Le lecteur découvre ainsi la gabegie d'une police corrompue, pas formée, fainéante, soumise bien sûr à la dictature des castes. De même, les élus, à chaque niveau démontre une hypocrisie et un mépris à peine dissimulés. Les paysans de Katra et leurs malheurs sont considérés comme quantité négligeable jusqu'à ce que les médias s'en emparent, en même temps que les réseaux sociaux. La photo des deux filles pendues va faire le tour du pays et au-delà. Le gouvernement est forcé de réagir et nomme l'agence spécialisée dans les crimes, le CBI, Central Bureau of Investigation, de reprendre l'enquête. L'autopsie commandée, après que les corps ont été enfin descendus, a été réalisée par l'homme à tout faire de l'hôpital, avec des outils achetés au bazar, en extérieur... autant dire n'importe quoi. La scène du crime, l'arbre, a été foulée pendant plusieurs jours par la population, la police, les journalistes.
Ce que démontre surtout l'autrice Sonia Faleiro, c'est le poids des "codes sociaux et moraux en vigueur". On est en 2014 et jamais Padma et Lalli n'auraient dû avoir un téléphone portable. Jamais elles n'auraient dû fréquenter un garçon quel qu'il soit avant leurs mariages. C'est porter la honte sur leur famille entière. Et c'est pour cela que la famille des deux filles veut faire condamner un jeune homme pour viol. Pour prouver que leurs enfants étaient pures. La situation de la femme en Inde relève du Moyen-Age. Et Sonia Chaleiro revient ainsi sur le viol d'une étudiante dans le bus de Delhi, affaire qui en 2012, avait scandalisé l'opinion publique et dans laquelle les coupables avaient bien failli passer à travers les filets de la Justice. Et malgré les promesses politiques, rien de révolutionnaire n'a été fait pour réévaluer la position de la femme dans la société. Elle reste à marier, aux ordres de son père avant de passer sous ceux de son mari. Et si il y a viol, c'est forcément qu'il y a eu provocation.

The good girls montre, en contre point, à quel point la société très libérale et moderne de l'Inde ne s'est pas accompagnée de progrès sociaux basiques. Les plus humbles, ceux au bas de la société, les castes inférieures continuent de vivre dans une misère totale et parmi eux, les femmes sont réduites à l'état de chair à marier, d'utérus destinés à donner des garçons. Un très grand travail journalistique et narratif pour un texte bouleversant.

The good girls (the good girls, an ordinary killing, trad. Nathalie Peronny), ed. Marchialy, 355 page,s 23 euros
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