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The killer inside me

Littérature noire

Libri Mondi broie du noir : du polar, du public, des rires et de la myrte

Riche week-end du côté de Luri, dans le Cap Corse. La deuxième édition de Libri Mondi broie du noir franchit le pas des deux demi-journées de rencontres et c'est un succès. Si l'an passé, le pic de fréquentation était autour de 130 personnes, cette fois la manifestation a tournée avec une soixantaine personnes de moyenne (et deux publics différentes sur les deux jours). Pour six rencontres ! Dans un village. On connaît des librairies qui signeraient des deux mains. Mais il faut reconnaître deux choses. D'abord le cadre est phénoménal. La villa St Jacques comme écrin, ça donne une sacrée dimension. Cette table pour accueillir les auteurs, sous l'ombre d'un tilleul de trente mètres, avec une perspective sur la forêt derrière, c'est rare, c'est vivifiant. Et puis il y a le plateau : Gendron, Mukherjee, Pulixi, Brookmyre, Ledun et Cook. La grande palette du roman noir et une palette internationale. Et si on adore Quais du Polar, à Luri le truc c'est que les auteurs sont seuls au micro. Bien sûr que les tables rondes sont souvent intéressantes, fertiles. Mais un focus sur un auteur permet aussi de l'entendre un peu plus, d'entrer davantage dans son œuvre.

Ainsi Sébastien Gendron, qui a ouvert le bal sous les questions de Sébastien Bonifay a évoqué son dernier titre, Chez Paradis (La Série Noire) : « c'est clairement différent de ce que j'ai fait par le passé. Mon style s'est asséché. Je me suis légèrement inspiré de l'ambiance de La Foire aux serpents de Crews mais c'est surtout un hommage à L'été en pente douce. Et à Pierre Pelot. C'est Marin Ledun qui me l'a fait découvrir. J'adore ce qu'il fait. Je suis entré en contact avec lui pour qu'il écrive le dernier chapitre et il a juste dit, « oui ». Chez Paradis c'est aussi mon premier roman qui pourrait être mis en scène par un réalisateur français ! Les autres, avec des mégalodons par exemple comme dans Fin de siècle, c'est plus du cinéma à l'américaine ! » Le temps de redire sa colère du monde actuel et de la France d'aujourd'hui et c'est déjà terminé.

Quelques dédicaces plus tard (la librairie Papi n'a pas chômé ces deux jours), une Pietra plus loin et c'est le show Abir Mukherjee (Liana Levi), attisé par Bénédicte Gusti, qui a commencé. « Quand j'ai démarré cette série sur l'histoire de l'Inde sous le joug anglais, je souhaitais aller de 1919 à 1957, à raison d'un roman par an. Et je me suis dit ça fait tout de même trente huit ans. Je vivais à Glasgow où l'espérance de vie est la plus courte d'Europe... tant pis, je continuerai jusqu'à ma crise cardiaque ! » Bourré d'humour, fort en improvisation, l'Ecossais a insisté sur sa double culture qui lui permet de voir l'Angleterre et son histoire sous un autre jour : « je me souviens être revenu un jour de l'école et avoir parlé avec mon père des trois millions de juifs morts en 1943 pendant la Shoah. La leçon que l'on venait d'avoir en histoire.. Et là, mon père m'a dit qu'en Inde, au Bengale, trois millions de personnes étaient mortes de faim la même année. A cause des Anglais. Il a vu, à Calcutta, des gens comme des fantômes dans les rues, certains mourant sur le trottoir. Cela m'a bien sûr marqué. Mes deux personnages reflètent ma double culture, mes conflits internes. Les premières fois où je suis allé à Calcutta, enfant, je n'ai vraiment pas aimé. C'est une ville assez jeune. Fondée par les Anglais. Il faut s'imaginer un Anglais arrivant ici il y a deux cents ans, il n'y avait rien. Oui, un marais, des milliards de moustiques et le désert. Et lui, il s'est dit avec son accent précieux « oui, c'est cool, fondons une ville ici-même ! » A mon avis il est mort de la malaria avant de finir sa phrase. Mais aujourd'hui, j'adore cette ville. Elle a plus de théâtres que New-York et Londres réunis. » Mukherjee a indiqué qu'il travaillait en ce moment sur un roman différent : l'état du rêve américain au 21e siècle.
Changement d'ambiance, une heure et demie plus tard, avec le Sarde, Piergiorgo Pulixi, dont L'île des âmes (Gallmeister) est le premier roman traduit en France : « mais ce n'est pas mon premier, confie celui qui habite désormais à Milan. Par contre c'est le premier sur la Sardaigne. J'ai beaucoup attendu. Parce que j'aime tellement mon île, ma région, que j'avais une forme de timidité ou de pudeur. Et j'ai tenu à mettre aussi quelques phrases en langue sarde. Pas beaucoup, juste pour bien faire comprendre à certains que c'est une langue, pas un patois. » Pulixi s'est révélé dans la soirée, un très grand connaisseur de littérature noire internationale, assurant par exemple que Jean-Claude Izzo restait une icône dans son pays. Son prochain roman, L'illusion du mal, sort le 1er septembre.

Lors du dîner, Pulixi, Mukherjee et Ledun ont pu échanger de longues minutes. D'abord sur le polar. Puis, la soirée s'allongeant (découverte du whisky indien, Paul Jones, grâce au précieux Tony Bar), Marin Ledun a évoqué sa passion du cinéma sud coréen et de Kim Ki Duk (apparement il y a une bonne scène de pêche dans The Isle...). Confiant aussi avoir vu trois ou quatre séries dans sa vie dont Breaking Bad et The Wire. En fin de soirée, il a été question de liqueur de myrte et de savoir comment un fruit rouge donnait parfois un alcool banc. Encore passionnant.

Le lendemain, toujours sous un splendide soleil adouci par la fraîcheur de cette vallée, c'est le grand Chris Brookmyre (Métailié) qui a répondu aux questions d'Angélique Hairay. « Si j'ai souvent choisi des femmes comme personnage c'est aussi parce que dans le polar des années 70, que je lisais, c'était souvent des victimes. Ou des témoins. Et c'était en quelque sorte, une réaction. Comme je voulais écrire à la façon écossaise. Parce qu'enfant, vous ne voyiez jamais ou n'entendiez jamais l'Ecosse à la télé. C'était Anglais, un point c'est tout. Et c'est quand on a eu Billy Connolly sur le petit écran que je me suis dit, ah c'est donc possible de rester écossais ! Lui et Iain Banks ont été de grandes influences pour moi, tout comme William McIlvaney bien sûr. » Très disponible, et surtout ravi d'être en Corse, avec son épouse Marisa, co-auteure de la série sous le pseudo Ambrose Parry, Chris Brookmyre se pâmait devant la beauté de la villa St Jacques : « c'est une merveille ! Ils veulent faire résidence d'auteurs ? C'est une super idée. Personnellement, j'ai besoin de marcher au contact de la ville pour que mes idées se mettent en ordre. Mais je sais que Val McDrrmid s'est isolée une semaine en Italie, une fois, pour finir un roman. » Et de là à raconter que McDermid, chance !, va partir trois mois en Nouvelle-Zélande comme « visiting professor ». Un plan fourni par Liam McIlvanney, le fils de William. Qui devrait bientôt faire son retour comme écrivain.

Puis ce fut au tour de Marin Ledun de prendre place, interrogé par Patrick Vignoli. Une heure autour de Leur âme au diable (La Série Noire), formidable roman noir sur cinquante ans de l'industrie de tabac. « Ils ont tout inventé. Le marketing ? Ils sont les premiers. Le lobbying ? Ils sont les premiers. Dès le départ ils avaient compris qu'il fallait faire fumer les jeunes, savoir les attirer. Aujourd'hui ils sont derrière les financements de la plupart des études. Ils sont même dans l'art : le palais de Tokyo est financé par une fondation qui reçoit les subsides de cigarettiers. » Toujours pédagogue, passionnant, drôle aussi parfois, Marin Ledun a un vrai talent pour partager, se dévoiler. La scène d'ouverture ? « Je voulais tout simplement et depuis longtemps écrire une grosse bonne scène d'action, avec des camions. Presque un fantasme. Je l'ai écrite il y a cinq ou six ans, en attendant de la placer en ouverture dans un roman. Quand j'ai eu le sujet de Leur âme au diable, je me suis dit, et si c'était de l'ammoniac dans les camions ? C'était parfait. »

Enfin, c'est Thomas H. Cook (tout est au Seuil)  qui est venu clôturer ce week-end, brillamment questionné par Ange-Toussaint Pietrera. « Quand je me suis mis à écrire, l'idée était, au départ, de suivre l'exemple de Graham Green qui arrive à écrire des choses sérieuses et divertissantes. Mais je n'ai pas de culture polar. Et c'est pour ça que mes premiers romans sont assez mal foutus. Je ne suis pas doué pour les questions d'énigmes. J'ai bien fait une trilogie avec un serial killer : ce n'était pas fameux. Une fois ma femme m'a dit,  si  tu écris quelque chose de pire que ce dernier livre, il faudra vraiment que tu arrêtes. J'ai changé de braquet, j'ai imaginé mes histoires comme des oignons qu'il fallait éplucher. Et si jamais je venais à me surprendre moi-même, alors le lecteur serait surpris. Petit à petit, je me suis attaché à une phrase que j'avais entendue pendant mes études « une mauvaise action dure et influence toute une vie ». Là, je tenais quelque chose. Et j'ai plongé par exemple dans les histoires de famille. » Passionnant, généreux, Thomas H. Cook est aussi surprenant : « je viens souvent à Paris, je voudrais y vivre une partie de l'année. Une fois, j'ai pris la route à l'Est, celle qui conduit à Eurodisney. Et si vous poursuivez, vous arrivez à Verdun. J'ai amené ma fille aux deux. Et aussi à Auschwitz. Dans certains lieux d'Alabama. Quelques années plus tard, elle m'a dit, papa, je me souviens bien d'Auschwitz... et nous avons eu une discussion passionnante. N'hésitez pas à conduire vos enfants sur des lieux chargés d'histoire. »

Fin du week-end et grand merci à Philippe Aronson, traducteur de classe internationale, capable de placer larcin et occire, comme ça en live. Bravo à toute l'équipe de Libri Mondi (sérieux et macagne) qui sait parler de livres sans en faire des tonnes, qui, contrairement à de nombreux animateurs de ce type de débats, ne se place pas au-dessus du spectateur et, surtout, surtout, travaille ses interventions (ils lisent vraiment les livres, eux). Chapeau enfin à la mairie de Luri pour croire, avec raison, en cette manifestation.

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