Littérature noire
8 Août 2012
1969, le shérif Call, archétype de l'ordure raciste du sud des Etats-Unis, mais bien aimé de ses concitoyens, est retrouvé éventré sur un chemin de Floride, ouvert du haut du ventre jusqu'à l'aine. Dans ces marais du comté de Moat, une famille semble toute désignée, les Van Wetter, limite consanguins et surtout très sanguins, coupables de moults délits avec violence. Un cousin, Hillary, est retrouvé avec une chemise pleine de sang. Hop, en cabane ! Procès expéditif comme en ont le secret les Etats-Unis puis couloir de la mort. Là, une femme s'amourache du gueux et décide de prouver son innocence avec l'aide de deux journalistes de Miami... Avec Paperboy, Pete Dexter peint la Floride mais surtout pointe du doigtle journalisme, ses prétentions, ses hommes imbus. Remarquable.
L'idée de Paperboy est de raconter l'histoire à travers les yeux de Jack, le chauffeur du duo de " gratte-papiers", regard donc décalé, extérieur. D'un garçon d'une vingtaine d'années, frère de l'un des journalistes qui va enquêter, Ward, et fils du propriétaire du journal de Lately, la bourgade où s'est joué le meurtre. Bref, Jack est pris entre un père notable, plutôt progressiste mais pas trop - faudrait pas perdre ses annonceurs - et un frère, totalement dévoué à l'investigation, sérieux mais, lui aussi, un brin désaxé sexuellement.
Le jeune Jack va traverser cette enquête avec son regard neutre, avec ses désirs de 20 ans, une certaine lucidité aussi. Il rappelle parfois le futur Spooner de Pete Dexter. L'auteur déchiquète la misère crasse de la campagne de Floride, son avocat pourri, lui aussi notable, ses flics incompétents. Mais Dexter se garde bien de montrer les deux journalistes comme des parangons de vertu, des hommes de la ville amenant le progrès : Ward paraît totalement maniaque dans sa recherche des faits, son obstination devient parfois dangereuse, témoignant de signes autistiques. Quant à son alter ego, c'est une caricature : fainéant, faisant du style mais n'étant jamais sur le terrain et qui, finalement, veut faire un livre avec un éditeur de New-York ! " Yardley était méprisé par tous les journalistes de la salle, hormis une poignée de jeunes reporters - dont certains anciens étudiants en journalisme." C'est tellement vrai !
Et il y en a aussi pour Charlotte, celle qui veut sauver Hillary Van Wetter : une femme perdue, passablement allumeuse et peut-être aussi nympho !
Tout est écrit avec le style si humain, si fin, tellement pince sans rire, que Pete Dexter affectionne. Paperboy est un grand livre, intelligent, très malin, où seul Jack pourrait éviter la critique. Quoique dans les dernières pages....
On pourrait penser que Dexter règle quelques comptes avec son ancien métier (il fut journaliste à Philadelphie), il n'en soulève en fait que les contradictions, les limites. On a hâte de voir ce qu'en a tiré Lee Daniels (Precious) dont le film, présenté à Cannes, doit sortir dans l'hexagone le 17 octobre prochain.
Paperboy, édition Points, 371 pages, 7. 50 euros.