Littérature noire
11 Janvier 2016
Damiano Solivo est une limace. Un gamin de 20 balais, physiquement repoussant, mais surtout à l'esprit tordu, pervers, dérangé. Du genre à téléphoner à des étudiantes la nuit, à coincer un petit garçon avec un couteau sous la gorge et surtout, surtout, un fétichiste qui coupe les cheveux des demoiselles, dans les transports en commun, dans les rues désertes, dans les combles de l'église de la Miséricorde, dans sa ville de P., en Italie. Un dingue en liberté. Protégé.
Après Prendre Lily, l'an passé, Marie Neuser clôt de la plus belles des manières son diptyque, avec ce Prendre Gloria. Inspiré d'un véritable fait divers. Le premier tome se déroulait dans les années 2010, en Angleterre : Solivo était sérieusement inquiété, interpellé après le sauvage assassinat d'une jeune mère de famille. Cette fois, l'auteur retourne au commencement, dans cette ville de P. que l'on devine au sud de l'Italie. Là où le 12 septembre 1993 Damiano Solivo donne rendez-vous à Gloria Prats pour, soi disant, lui donner un cadeau. Gloria a accepté du bout des lèvres, échaudée par l'intérêt visqueux de l'ami de ses frères. Un rendez-vous dans une église après tout, cela n'engage à rien. Sauf que Solivo lui demande de la suivre dans les combles, là où se trouve son cadeau...
La suite, ce sont les témoignages, les interrogations, les tourments des amis de Gloria, de ses frères, des policiers chargés de l'enquête, du clergé local, aveugle et complice, sans oublier la journaliste de l'émission " Où es-tu ?" qui, pendant une dizaine d'années, ne lâchera jamais l'affaire. Car Damiano Solivo, malgré ses mensonges, la forte suspicion, ses antécédents, sera vite écarté de la liste des suspects par une procureur, approchée par des connaissances de la puissante famille Solivo. Ajoutez quelques témoignages opportuns et le tour est joué. " Tellement de gens certainement s'étaient retrouvés bâillonnées par la peur de toutes ces puissances qui nous gouvernent et qui nous dépassent. "
Marie Neuser, auteur maîtrisant la psychologie adolescente, importante ici, a tissé tout en patience le scénario de cet intolérable raté judiciaire, croisant la puissance des organisations criminelles, avec celle d'un clergé peu fréquentable. Et, heureusement, une population clairement opposée au silence imposée par les institutions, critiquant ouvertement les décisions de justice dans cette affaire-là. Marie Neuser donne la parole à chacun, réussissant une belle polyphonie, jamais barbante, toujours en mouvement. Prendre Gloria fait froid dans le dos, dérange, en gardant toutefois une certaine sensibilité, sans verser dans le trash. L'auteur reste au plus près des sentiments de la famille. Le roman, et donc le diptyque, se clôt sur une fin évidente, forte. Que l'on voudrait rédemptrice.
Prendre Gloria, ed. Fleuve Noir, 411 pages, 20 euros.