Littérature noire
14 Juin 2019

Lew Griffin traîne dans les clubs nègres de Dryades et Lousiana dans sa Nouvelle-Orléans d'adoption. Il aime y entendre jouer son pote, Buster, guitariste de blues oublié. Un musicien qui se retrouve ce jour-là nez à nez avec un amant jaloux. Lew Griffin interpose sa carcasse noire de détective, collecteur, garde du corps. Et voilà, une jolie fille blanche, Esmé Dupuy, journaliste, qui vient le féliciter pour son acte de bravoure. Quelques verres plus tard, ils sortent du club pour aller manger et la beauté s'effondre, foudroyée par une balle tirée par un sniper à plusieurs centaines de mètres. C'est la deuxième victime blanche de ce tireur embusqué difficile à interpeller. Lew Griffin, dans une ville où le racisme (on est en 1968) reste bien d'actualité, va se charger de l'enquête, cerner le genre de personnage qui peut ainsi shooter sur une longue distance. Un ancien soldat ? Peut-être. La Nouvelle-Orléans est sur les dents. Des personnalités noires doivent tenir des meetings et la communauté, divisée en factions plus ou moins violentes, provocatrices,, s'énerve. Pour trier ses pensées, Griffin a le vin et La Verne, la superbe prostituée qui partage, parfois, son lit.
Le frelon noir (paru en 94 aux Etats-Unis et en 2001 en France) est souvent cité comme le chef d'oeuvre de James Sallis dans sa série Lew Griffin, à égalité, paraît-il avec Bluebottle. On ne sait pas si c'est un effet miroir, une convergence des ambiances, mais on imagine Lew Griffin sous les traits du Forest Whitaker de Ghost Dog. Une sorte de nonchalance, de vivacité d'esprit et une présence énorme. Tout est beau dans Le frelon noir. D'abord ces seconds rôles tel Buster donc, mais aussi Doo Wop, "dont la carrière consistait à chiner des verres dans tous les bars de la ville", sans oublier Frankie De Noux, " qui se nourrissait exclusivement de poulet frit de chez Jim". La galerie est épatante mais Sallis ne fait pas dans l'épate. Tout paraît couler tellement de source dans cette narration d'une grande intelligence. Comme l'écrit si bien Le Vent Sombre sur son blog, l'auteur maîtrise à merveille l'analepse et la prolepse, les glisse sans l'air d'y toucher dans l'histoire, revenant en arrière sur l'enfance de Griffin ou le passé d'un personnage. Et puis il y a ce saut dans le futur lorsqu'il évoque sa prochaine vie amoureuse. James Sallis, on le sait, est un maître du temps, capable de l'étirer, de le tendre pour y faire entrer toutes les émotions qu'il souhaite. Cela créé une ambiance délicate, en contradiction totale avec la violence des rues de la Nouvelle-Orléans et c'est sans doute ici, l'essence même de son art. Il cite d'ailleurs Juan Goytisolo à la fin du Frelon, s'interrogeant dans une mise en abîme sur son travail : "les exigences de l'écriture dégradent insidieusement et inévitablement la fidélité à la réalité..." Mieux, au cours de son histoire, James Sallis paye son hommage à Chester Himes - auteur étudié et sur lequel il a publié plusieurs articles et bio - avec une rencontre incroyable. Pour mémoire, l'écrivain né en Arkansas est l'un des rares à donner une telle place, dans cette série, à la communauté afro-américaine.
Le frelon noir est un classique, c'est aussi une véritable "voix" dans le roman noir, quelque chose de très spécial et peut-être même de précieux.
Le frelon noir (Black hornet, trad.Elisabeth Guinsbourg, revue par Stéphane Estournet), ed. Folio, 231 pages, 9 euros