Littérature noire
8 Juillet 2019

Belle Mèche est salement usé. Au poids des années, s'ajoute la mort de Molly dans un accident de voiture. Alafair, sa fille, est désormais adulte et travaille à travers le pays. Bref, Dave Robicheaux est un homme un peu seul. Mais il lui reste de quoi s'occuper l'esprit. Notamment avec la gangrène politico-mafieuse de New Iberia, de la Nouvelle-Orléans. Il y a Tony le billard alias Tony la pieuvre, tas de graisse qui se trimballe sa bouteille d'oxygène et essaye de se racheter une conscience en investissant dans le cinéma. Il y a Jimmy Nightingale, issu d'une noble famille de Louisiane, qui se lance en politique, en bon populiste qu'il est. Enfin, parce que l'on ne s'ennuie vraiment pas sur les bords du bayou Teche, voici Levon Broussard, héritier lui aussi d'une grande lignée sudiste, auteur à succès. Trois personnages au caractère fort, trois maîtres du Sud qui vont s'embrouiller mortellement. Mais pour Robicheaux, ce n'est pas le pire : l'homme qui est en cause dans l'accident de Molly, un pauvre chicanos, est retrouvé massacré dans son pick-up. Robicheaux n'a pas d'alibi, ce soir-là, il a replongé dans la bibine, s'en est collé une belle et ne se souvient de rien, se levant au matin avec un mal de crâne comme ça... et les doigts meurtris. C'est un collègue, Spade Labiche, pourri jusqu'au trognon, qui se charge de cette enquête. Cerise sur le gâteau : voilà Clete Purcell qui veut protéger le gamin d'une énième crevure locale, Kevin Penny. Mais ce n'est pas tout : un tueur a décidé de débarrasser la planète des sales types de Louisiane...
Ce nouvel épisode, le 21e, des aventures du plus célèbre flic de Louisiane, part dans tout les sens. Le lecteur pense d'abord à une enquête pour viol, avec tous les a priori machistes sur les victimes féminines. Et puis non, c'est Robicheaux qui est l'objet d'une enquête. Sans compter qu'il y a une forte connotation politique avec le personnage de Nightingale, jamais pris à revers, toujours impeccable, rebondissant sur son propre malheur pour imposer son image au grand public. Reste un énorme fond de mafia locale, avec Tony le billard, terreur de tout l'Etat, menaçant, vulgaire, méchant. Au final, tout cela se résume en un seul mot : la religion. Dans Robicheaux, il en est encore beaucoup question et James Lee Burke cite à plusieurs reprises Ecclesiaste, les épîtres. On sent une nouvelle fois cette volonté de mettre en scène le Mal au coeur du monde, de cette Louisiane que JL Burke voudrait retrouver telle qu'il l'a connue enfant. Ses toujours sensibles descriptions de la nature, des bayous, de la vie simple aussi, entre en collision avec le vice des hommes. Tout n'est pas aussi clair toutefois parce que, comme souvent, Robicheaux retombe dans ses souvenirs du Viet Nam, des horreurs vécues, infligées. Il y a donc, côté religion, une forme de croix à porter. Et puis, pour convaincre définitivement le lecteur, de la portée quasi biblique du roman, il y a ce Smiley, véritable archange Gabriel, version destructeur. James Lee Burke pense que le Mal ne peut pas survivre ici. Ou alors qu'il ne survivra qu'en prenant les atours du Bien... L'auteur, malgré les visions de soldats confédérés, sent bien que son Sud, celui qu'il a aimé, celui qui est entré dans la mémoire collective, n'est plus. L'histoire du jeune tambour dont le sang a éclaboussé la bannière étoilée est ainsi une forme d'illustration de tout cela.
D'accord, ce n'est pas de la dernière originalité, on se perd parfois dans les intrigues multiples, mais la plume de Burke remet tout cela d'équerre. Pas le meilleur Robicheaux mais les fans de l'auteur y retrouveront leurs petits.
Robicheaux, (trad. Christophe Mercier), ed. Rivages, 504 pages, 23 euros