Littérature noire
20 Décembre 2019

Quatre ans auront donc été nécessaires pour lire la suite de Perfidia. Cela crée du désir. De l'attente. Mais il fallait bien tous ces longs mois à James Ellroy pour concocter l'intrigue de La tempête qui vient. Une vingtaine de personnages, du plus charismatique Dudley Smith au renégat hyper doué Hideo Ashida, avec une flopée de flics, des femmes bien sûr, mais aussi quelques Mexicains, des musiciens réfugiés, un ou deux Chinois et les incontournables black. Une légion d'hommes et de femmes (bon, American Tabloid, c'était déjà 57 noms et prénoms à retenir) aux prises avec le début de l'année 42 et ses événements collatéraux au conflit mondial. Enfin collatéraux, pas tant que ça.
Dudley Smith est chargé de faire le ménage en Basse Californie où les Etats-Unis soupçonnent les Japonais de vouloir débarquer pour mener des opérations de sabotage. L'Irlandais fou, de plus en plus démonté à la came, va s'acoquiner avec des Mexicains proches de l'extrême droite et, petit à petit, monter un double trafic de migrants et de dope. A Los Angeles, Bill Parker (souvenons-nous que, outre LA Confidential et White Jazz, il a réellement existé comme Ellroy le disait dans LAPD's 53) gère les affaires courantes. D'abord ce Tommy Glennon, violeur insaisissable. Puis cet étrange cercueil et son vieux cadavre mis à jour par un terrassement. Le flic Elmer Jackson, le génie de la scientifique Hideo Ashida mais aussi la nouvelle Joan Conville vont creuser les dossiers et faire apparaître deux affaires du début des années 30 qui semblent lier : un vol de lingots d'or à bord d'un train et un incendie criminel et meurtrier. Dudley Smith suit tout cela avec attention, en même temps qu'avec son nouvel ami chicanos il passe au lance-flammes quelques Japs réfugiés dans une grotte. Dans une ville soumise à la violence en tous genres, tout le monde baise avec tout le monde, parfois sous l'oeil d'une caméra de la police, tout le monde se shoote, au whisky de base ou à l'opium et les flics poursuivent leurs rafles violentes à coups de matraques et de gants lestés. Mais il y a toujours ce danger d'une cinquième colonne, des étrangers, Japs, Allemands, Russes, qui seraient aux Etats-Unis pour des attentats. Paranoia ou pas ? En tout cas deux flics ripoux et un Mexicain se font drôlement dessouder dans un bouge, semi jazz, semi porno. Jack Horal, le patron du LAPD, réclame une résolution rapide et propre. Lui qui a le FBI aux fesses dans une enquête d'écoutes téléphoniques. Petit à petit, l'affaire du vol d'or va se rapprocher du fameux cadavre dans le cercueil mais aussi d'un complot mêlant autant les nazi que les communistes, pressés d'anticiper la fin de cette guerre...
Difficile de vraiment résumer ne serait-ce qu'une partie de de dernier Ellroy tant l'intrigue est riche et complexe. Le problème c'est que c'est un peu trop riche et le Dog oublie parfois de donner un peu d'air, un peu d'oxygène. Le livre a du mal à démarrer mais, par la suite, il va trop vite et dans trop de directions, souhaitant, c'est une évidence, perdre le lecteur dans une construction façon cathédrale, remplie de couloirs, de portes fermées ou pas, de dédales... la lecture est parfois épuisante et répétitive dans ces clichés : violence / alcool / drogue / sexe. D'accord c'est James Ellroy, il ne parlera jamais des baleines qui meurent. Mais là où Perfidia avait un côté historique séduisant, de vrais moments de panique liés à Pearl Harbor, là, pour le coup, on reste un peu dans la cuisine policière, dans les intrigues pour savoir qui va prendre le poste de chef du LAPD. C'est sûr Dudley Smith gagne ici ces galons de légende du roman noir, incarnant toute la corruption et les excès de cette police dans les années 30, dont Ellroy, sous une fausse fascination, a fait son sel. Déjà, dans Petite mécanique de James Ellroy (ed. L'oeil d'or), l'auteur, interrogé à l'époque de la sortie de Ma part d'ombre, sur les personnages trop faibles pour survivre, assurait : "je pense que beaucoup de personnages, des gens qui n'ont moralement aucune épine dorsale survivent. Ils n'ont aucune moralité mais si ils ont beaucoup de volonté, comme Dudley Smith, ils survivent et prospèrent." C'était en 1997. Dans ce même opuscule, Freddy Michalski et Jean-Luc André D'asciano écrivaient assez justement que "le héros ellroyen, au contraire du commun des mortels pour lequel la vérité est disculpante, cherche une vérité parce qu'elle est inculpante en soi. Il n'est pas d'innocent : à chacun de trouver sa culpabilité floue, , de la personnaliser et de la redresser pour pouvoir vivre avec elle, métaphore littéraire, sinon littérale, de l'Amérique après la guerre du Vietnam."
Il y a heureusement dans La tempête qui vient, des scènes incroyables comme celle de l'alerte au bombardement ou alors l'explosion de la cantina par Salvy, sans oublier les pétages de plomb de Buzz Meeks. Mais ce n'est pas suffisant pour ôter cette impression de surenchère, ce sentiment qu'Ellroy écrit plus avec sa tête qu'avec ses tripes, quelque chose de plus cérébral qu'instinctif. C'est vrai qu'il n'en est plus à ses premières oeuvres et qu'il a déjà beaucoup dit et écrit. Mais pour le coup, il voudrait faire du Beethoven avec une partition inachevée.
Derrière l'histoire, il y a bien sûr un fond de provocation, un peu inutile, qui consiste à mettre sur un même pied les nazis et les communistes, coupables d'avoir voulu secrètement passer un accord, coupables d'être des militants passant allègrement d'un camp à l'autre. Provocation aussi, le fétichisme de Dudley Smith pour les costumes nazis et tout l'artefact du IIIe Reich, ce qui permet à Ellroy de faire parader son personnage et d'autres en habit de SS. Mais c'est justement plus la provocation sur ce terrain-là qui intéresse l'auteur que la traque des Japs ou de cette cinquième colonne. Il met surtout son talent à se montrer politiquement incorrect bien plus qu'à tricoter une intrigue imparable. Mince ! On n'est quand même pas blasés ?
La tempête qui vient (This storm, trad. Sophie Aslanides, Jean-Paul Gratias), ed. Rivages, 691 pages, 24, 45 euros.