Littérature noire
25 Juin 2021
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" La douleur comme pivot, la perte comme levier " disait Turner dans le précédent Cripple Creek. Pas plus enthousiaste dans Salt River (2007), dernier épisode, ce même shérif du Tennessee annonce " l'objet de mes réflexions, c'était la mort, le temps qu'il faut à quelqu'un pour mourir. " Ce n'est pas pour rien que James Sallis est un être pétri de blues, un musicien attaché à cette tradition musicale du sud, un genre qui sait raconter des histoires. Et pas forcément des histoires drôles. Ou alors avec une dose d'humour pince sans rire.
Pourquoi Billy Banes, fils du précédent shérif, s'est-il emplafonné avec sa Buick dans la façade de l'hôtel de ville ? D'accord, il a toujours cherché les embrouilles, un vrai gamin à problèmes. Mais cela faisait des années qu'il avait disparu du coin ? Et qu'est-ce qu'il faisait avec la voiture d'une vieille dame ? Et voilà qu'Eldon, son ami, celui de sa Val chérie assassinée, ce monstre du banjon refait surface. Le Memphis Police Department aux fesses. Turner, impassible, va mener son enquête, résistant toujours aux pressions de ses collègues venus des grandes villes, ne tirant jamais de conclusions hâtives, attentifs aux pièges qui lui sont tendus.
Si James Sallis n'abandonne jamais son intrigue, elle reste un prétexte à conter donc ses petites histoires, un détenu par ici, un enfant mort dans une maison par là, des hommes et des femmes, vivant souvent dans une misère oubliée, invisible. " Dans ce coin, la plus grande partie du plancher était rongée par la pourriture, au point que chaque pas s'apparentait à un acte de foi." Des histoires qui ne sont pas gratuites et poussent le lecteur a entamer une sorte de dialogue philosophique avec Sallis. Sans prétention, attention ! Autour d'un café ou d'un bourbon, une bonne vieille discussion entre amis sur le sens de cette vie, le poids de ce monde, la difficulté pour y respirer et le bonheur simple d'une musique que l'on aime, le son vibrant d'un banjo, d'une guitare, d'une voix qui les accompagne. Et puis l'amour, oui. Il n'y a rien de triste dans Salt River. C'est un regard sans doute embué mais pas triste. Parce que Turner a su s'entourer de personnes bienveillantes, de personnes de valeur, parfois un peu dingues comme Doc Oldham. Mais tous sont heureux de vivre malgré tout. Comme le dit un des personnages à la fin, "je pleure parce que le monde est merveilleux."
Lire Salt River, c'est encore prendre une bonne claque littéraire. Elégance, concision, sens de l'intrigue, magie des dialogues et évidemment profonde humanité. Rien n'est en trop et rien n'est surfait. Master class. Et encore une couv' somptueuse.
Salt River (trad. Isabelle Maillot), ed. La Série Noire, 145 pages, 14, 90 euros