Littérature noire
6 Août 2022
/image%2F1884005%2F20220803%2Fob_94d122_les-braves-gens-ne-courent-pas-les-rue.jpg)
Les braves gens ne courent pas les rues...c'est certain madame O'Connor et surtout lorsque l'on vous lit ! Qu'ils soient adultes, enfants, bancs, noirs, hommes, femmes, les personnages de ces dix nouvelles ont tous un vice de forme, un sacré truc qui cloche. Dans Le fleuve, par exemple, il y a cette Mrs Connins, bigote au dernier degré, tendance prédication et compagnie, qui veut absolument faire baptiser l'enfant qu'elle garde dans le fleuve. Et cette Mrs McIntyre dans La personne déplacée ! A se plaindre sans cesse des charges qu'elle payent pour sa ferme, tombant dans une sombre paranoia avec son ouvrier polonais, pourtant capable de faire tourner l'exploitation seul. Et on ne parlera pas des gamins du Cercle dans le feu, sorte de Stooges qui viennent harceler cette Mrs Cope, peut-être la seule à avoir véritablement le coeur sur la main dans tout ce recueil.
Les braves gens ne courent pas les rues, c'est le mal au quotidien, le meurtre oui, mais aussi la rapine, la manipulation, les mesquineries, le drame. O' Connor ne plante pas son décor dans les faubourgs de Chicago ou le Bronx. Non, c'est la Géorgie de son enfance, de sa vie entière et si courte (morte à 39 ans pour rappel). Le regard de l'autrice est sans pitié pour ses semblables, montrant peu d'empathie, pour mieux révéler les défauts de chacun ("sans sa petite frange de cheveux couleur rouille, il eut été complètement chauve, et son visage avait la teinte des chemins de campagne sillonnés de rigoles et d'ornières. Il avait une chemise vert pâle à fines rayures noires, des bretelles bleues, et son pantalon sciait un ventre protubérant, qu'il caressait tendrement d'un large pouce plat. "). Même cette pauvre Hulga, avec sa jambe de bois, diplômée en philosophie, est punie pour sa naïveté. Ce soin, tout sudiste, à montrer, sans fard, les boursouflures de nos comportements, les horreurs de nos réflexions, de nos petites manies, n'est pas sans rappeler Harry Crews ou même Donald Ray Pollock. Flannery O'Connor charge ses contemporains, elle, d'origine irlandaise, catholique, raille volontiers toutes ces églises américaines, prétendument évoluer, tous ces faux-semblants du carcan sudiste, ce racisme, pas forcément contre les noirs, non mais contre l'étranger simplement : " chaque fois que Mr Guizac souriait, l'Europe se dévoilait dans l'imagination de Mrs Shortley, une Europe mystérieuse et malfaisante, le champ d'expériences du démon. "
Ecrites au début des années 50, alors que ce lupus héréditaire qui allait avoir sa peau la clouait chez elle, Les braves gens ne courent pas les rues a conservé toute sa vigueur, tout son tranchant. On à peine à imaginer l'effet qu'une telle prose a pu avoir à cette époque, venant d'une femme. Mais il est vrai que Flannery O'Connor était déjà un nom, quelqu'un de reconnue. Il fallait un talent fou pour ainsi retirer tout romantisme, toute vision angélique, à ce Sud dur, superstitieux et dangereux.
Les braves gens ne courent pas les rues (a good man is hard to find, trad. HenriMorisset), ed. Folio, 277 pages, 7 euros.