Littérature noire
17 Juillet 2023
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C'est toujours une grande tristesse de se dire que l'on a lu tout ou presque de l'oeuvre d'un auteur. Le lecteur voudrait parfois redécouvrir sa virginité face à certains grands talents, retrouver la surprise, l'émotion, s'émerveiller des évolutions. Heureusement, et malgré le boulot des éditions Sonatine pour Nu dans le jardin d'Eden ou Les portes de l'enfer, sans oublier les éditions Finitude pour les formidables Péquenots et Par le trou de la serrure (journalisme gonzo épatant), on note encore dans la bio d'Harry Crews, des textes toujours pas traduits chez nous (The enthusiast, Scar lover), laissant les fans avec le secret espoir de voir ces inédits ressurgir. En attendant, il faut bien savourer ceux que l'on n'avait pas lus jusqu'ici. Tel Le roi du KO.
Une histoire de rédemption, une comédie noire, parfois dépressive, avec un brin de Jim Thompson pour les rapports de l'anti-héros avec les femmes et puis de la boxe, des gnons, de la sueur... bref, un texte formidable, intense, irradiant.
Eugene Talmadge Biggs a failli avoir une carrière de boxeur. Il enquillait les victoires quand, un soir au Madison Square Garden, son premier grand combat, son adversaire Machine Gun Mitchel lui fait voir les étoiles. Le début de la fin. A la quatrième défaite, par la faute d'un menton fragile, il se lamente et s'assène lui-même un bon direct avant de tomber dans les vapes : " On lui avait fait miroiter un rêve. Il avait joué le jeu., le seul rêve qu'il ait jamais eu. Et maintenant c'était fini. Il n'y avait pas que son rêve de perdu. Il avait l'impression aussi d'avoir perdu sa vie. "
Echoué à La Nouvelle-Orléans, il traîne avec Pete, l'un des boxeurs qui l'a envoyé au tapis, lui-même employé dans un cinéma porno et snuff. Pour petite amie, Eugene a Charity, étudiante en psychologie, friquée, qui l'a pris comme sujet d'étude. La spécialité d'Eugene, désormais, c'est de se faire payer, dans des soirées tordues, pour se mettre KO tout seul. Lors de l'une de ces soirées exotiques, il rencontre la fascinante Kate et, au bout d'une laisse, L'Huître, personnage richissime de La Nouvelle-Orléans...
Il n'y a pas mille façons de lire Le roi du KO mais il y en a sans doute plus d'une tant le livre fourmille d'idées, de symboles. Et Crews retrouve ici sa critique de la société du spectacle à l'américaine qu'il avait, entre autres, abordé dans Car, avec cette façon de tout mettre en scène, d'user et d'abuser d'Eugene, jusqu'à Charity qui l'enregistre sur dictaphone pendant leurs ébats. Bien sûr que l'on retrouve la fascination de l'auteur pour les corps, avec au passage, bien sûr un jockey sur un cheval à bascule en bois ! Mais aussi un énorme bonhomme, Purvis, qui trimballe donc son patron au bout d'une laisse quand il ne s'empiffre pas de tartes... Enfin, il y a une sévère critique du Sud américain, contournant les clichés pour parler par exemple du lac Ponchartrain pollué à mort ou de ces hordes de profs en congrès qui se rendent dans les cinémas pornos de La Nouvelle Orléans. Avec cet échange sans filtre : " - c'est de là que tu viens, de Géorgie du Sud ? - C'est de là que je viens. - Moi je suis du Mississippi. Un de ces jours on parlera tripes de porc, inceste et autres contributions du Sud à la culture. "
Roman halluciné, évidemment avec Crews, et traduit aux petits oignons par Nicolas Richard, Le roi du KO se range aux côtés des fiévreux La foire aux serpents, Le faucon va mourir, La malédiction du gitan... dessinant une oeuvre unique, dans une langue incroyable et des personnages marquants. Cet Eugene et sa façon de conduire sa BM dans les rues de La Nouvelle-Orléans, cela s'ancre un moment dans le cortex.
Le roi du KO (The knock-out artist, trad. Nicolas Richard), ed La Série Noire, 336 pages, 8 euros d'occasion