Littérature noire
10 Mai 2025
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Entre le décalage horaire, les files de dédicaces, les débats, la découverte de l'art culinaire lyonnais (ah cette quenelle au brochet), Duane Swierczynski a vécu à fond sa première visite en Europe, à Quais du Polar, début avril. Gamin de Philadelphie, élevé à la pop culture, il s'est installé depuis neuf ans à Los Angeles pour travailler dans le cinéma. Comme d'autres auteurs, et à l'inverse de James Ellroy, il évoque sans difficulté la nécessité de se rapprocher des studios pour vivre de sa plume. Entretien jovial et passionnant sous les ors du Carlton.
Votre dernier roman est autant un hommage à votre fille Eve, qu'une sévère critique de l'exploitation commerciale des serial killers par les studios. Comment avez-vous conjugué les deux ?
J'ai commencé l'écriture en 2018 en regardant ces docus sur les tueurs en série, notamment sur Netflix, qui sont très bien faits mais en m'interrogeant sur le plaisir que je prenais à les regarder. Je ne juge pas, ces histoires doivent être racontées mais qu'est ce que cela dit finalement sur nous ? Et puis j'ai lu quelque chose sur un policier à la retraite qui cherchait à retrouver des tueurs. Mais c'était une période où ma fille était hospitalisée, luttant contre sa leucémie et j'avais besoin d'un endroit pour m'échapper de ça, alors je me suis dit écris mais forcément c'était un mélange étrange, de comédie, de tragédie. C'est une sorte de témoignage de ce que j'ai traversé. Attention ce n'est pas une thérapie, j'en suis une par ailleurs. Mais cela m'a aidé oui.
Vous avez débuté votre carrière avec des romans très pulp (de A toute Allure à Date limite) puis en 2015, avec Canari, vous passez au pur polar. Qu'est-ce qui vous a fait changer de braquet ?
Pour tout dire quand j'ai débuté, j'avais une peur bleue d'ennuyer le lecteur ! Je me disais, action !, action !, action ! Il faut que ça avance. Comme jeune auteur j'étais nerveux et j'ai quand j'ai commencé à avoir un peu plus confiance en moi, j'ai ralenti ma narration, pris mon temps. C'est devenu un peu plus sérieux, mais il y a toujours un côté drôle, un peu bizarre aussi.
Revolver (2020) se rattachait vraiment à votre histoire personnelle ?
Oui, c'est en partie ce qui est arrivé à un membre de ma famille, à Philadelphie. Mes romans je les démarre généralement en observant ce qui se passe autour de moi. J'ai compris aussi que les lecteurs viennent vers vous pour savoir ce que vous avez dans la tête et je lis moi-même pour connaître un peu mieux certains auteurs.
Vous êtes actif sur les réseaux sociaux et vous partagez vos lectures. Vous restez un gros lecteur ?
Lire c'est comme respirer. Je lis sans arrêt. Je suis toujours en train de chercher une nouvelle voix, quelque chose de nouveau, d'excitant. J'ai grandi avec Stephen King bien sûr, j'étais un grand fan, c'est un incroyable conteur. A l'école, comme j'étais dans un établissement catholique, c'était plutôt James Joyce !... et je n'ai compris cet auteur que bien plus tard. Sinon, en classe on étudiait Fitzgerald, Hemingway, les grands noms américains classiques.
Du cinéma de John Carpenter aux romans de Jim Thompson, dans quel univers puisez vous votre inspiration ?
J'ai une première formation de journaliste. Et ça m'a aidé à écrire techniquement, à poser des mots, des milliers de signes. Surtout, c'est un métier où l'on garde les yeux ouverts. Quand vous cherchez une idée, elle vient à vous, c'est comme ça, J'ai toujours des idées qui me viennent mais je me dis tout le temps, est-ce que celle-ci va tenir ? Une bonne idée, celle qui ne vous lâche pas, c'est comme attraper un rhume, ça dure dans le temps. Alors oui, parfois je pense au cinéma mais davantage en terme de réalisation. L'ours de Californie, je l'imaginais à la première personne. J'ai changé avec plusieurs points de vue dont celui d'une jeune fille de quatorze ans. Les vrais auteurs qui m'ont inspiré, ce sont par exemple Clive Barker (Hellraiser) parce qu'il avait un style fou, ses idées venaient d'une autre planète, cet homme ne craint rien. Je voulais être un auteur de romans d'horreur au départ et puis j'ai découvert des auteurs comme Joe Lansdale, James Cain et même Chandler, j'avais une vingtaine d'années et je me suis dit "ça c'est la classe ". A Philadelphie, il y avait une librairie spécialisée dans le roman noir et le libraire a été une sorte de mentor pour moi, il me filait des livres, me conseillait.
A propos de Philadelphie, était-ce la bonne ville pour nourrir vos intrigues ?
Gamin, cette ville me faisait un peu peur oui. Elle était dure, mon quartier n'était pas le plus paisible. Mais Philadelphie me manque maintenant, j'y retourne aussi souvent que possible et j'y serai d'ailleurs au mois de mai. Mes racines sont polonaises, ma famille est installée depuis des lustres pourtant personne n'en parle beaucoup chez nous, c'est bizarre. J'ai fait mes recherches, j'ai découvert que mes ancêtres étaient des paysans, en Pologne.
Vous êtes scénariste de BD, vous avez écrit la série Level 26 avec Anthony Zuiker mais aussi plusieurs romans avec James Patterson... vous gérez comment votre emploi du temps ?
C'est un métier. Pour James Patterson, il me donne ses idées, une ligne directrice assez détaillée et ensuite je pose mon écriture, ce que je sais faire. Journaliste m'a aidé, parce que lorsque l'on me demande 10 000 mots ou 20 000, je sais le faire. Pour une BD, il faut vingt-deux pages de super-héros avec tant de cases, OK, je peux le faire. J'ai grandi avec les comics mais je ne pouvais pas m'en payer tout le temps, alors je réalisais les mêmes plusieurs fois et c'est comme ça que vous intégrez les structures des histoires. Quand vous n'avez pas beaucoup de livres, vous les étudiez autant que vous les lisez. Les comics c'est du sérieux, il y a un côté expérimental et social quand vous passez que les X-Men sont des super-héros qui combattent, aussi, le racisme.
Vivre à Los Angeles, c'est pour vous aussi une façon de se rapprocher de l'industrie du cinéma et d'y travailler ?
Bien entendu. Je suis membre de la Writers'guild et l'an passé j'ai écrit un film d'horreur et un producteur s'est déclaré intéressé. Mais j'ai vite appris qu'il faut de la patience pour que tout se mette en place. De toute façon, moi aussi, je ne peux pas vivre simplement de mes revenus de romancier ou de scénariste de comics. C'est triste, je suis fan de BD, je veux continuer à écrire mais je dois aussi trouver le temps de me concentrer sur des projets cinéma. Cela demande une organisation et beaucoup de travail.
Et donc vos prochains projets ?
J'écris de la non fiction. J'avais donc ce parent, officier de police, tué, à 27 ans, par un gangster au sud de Philadelphie, au final, un fait divers assez peu documenté donc j'enquête. Et j'ai appris qu'à cette période, un arrière-arrière grand père avait perdu sa fille de quinze ans de la grippe espagnole, cent ans, au mois près, avant que je perde ma fille, Eve. Il y a toute une histoire autour de la famille, de la mafia italienne de Philadelphie... Sinon j'ai un roman sur les rails dont je ne peux pas trop parler parce que c'est le début et le scénario de California bear a été acheté par 20th Century Fox.
Vous allez dans de nombreuses dédicaces, salons littéraires aux Etats-Unis, pour votre première en Europe, que pensez-vous d'un événement comme ces Quais du Polar ?
C'est vraiment fou. Je le dis sincèrement. On n'a pas ça aux Etats-Unis, il n'y a pas cet intérêt pour le roman noir. La concentration de personnes fans de de polar, ici, ça me sidère. Je suis déjà en train de réfléchir à un moyen de faire quelque chose comme ça quand je rentrerai. Mais c'est tellement spécial à Lyon. Et puis nous, on est dans un pays tellement grand, ce n'est pas comparable. Pour tout dire, il y a moins de lecteurs chez nous aussi, nous n'avons pas cette culture littéraire. Quand je suis arrivé à Lyon, je ne savais pas à quoi m'attendre et puis je me suis retrouvé assis tout près de James Ellroy, mon Dieu, un de mes héros ! Où je suis ? Si j'avais eu un peu plus de temps, j'aurais volontiers exploré cette ville, mon fils est super jaloux de me savoir ici.