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The killer inside me

Littérature noire

Nous les moches : en route avec les Slayer du pauvre

" Des pauvres types comme lui, on en a à la pelle. Il a regardé leur colère à la télé, les gros culs et les pâlichons qui ont pathétiquement essayé de prendre le Capitole d'assaut l'année d'avant, ses semblables, la colère en plus. Doug n'a pas envie de se fâcher, pas envie de casser des trucs, pas envie d'accuser les Mexicains ou les Chinois... "
C'est un roman de nostalgie certes. Un roman des regrets. Et c'est également un roman social et un roman sur la musique, le thrash metal en l'occurrence. Mais est-ce que Nous les moches de Jean Michelin est un roman sur l'Amérique comme il a été avancé ? Moins que le reste.
Vingt-cinq ans après leur dernier concert raté à la sortie de leur lycée, à Norfolk (Virginie), Obliterator se reforme pour une tournée d'un mois dans les bars. L'idée vient de Doug, le batteur, employé intérimaire dans une société de colis et qui vient de se voir diagnostiquer une maladie incurable. Il n'en dit rien à ses amis. Par contre il avoue deux choses : la légende du rock mainstream, Ken Wahl a lancé un concours sur le net, Doug a envoyé une vieille demo et la star a flashé sur eux, leur a subventionné la tournée jusqu'en en Californie où il réside. Deuxième chose, Doug a appris l'existence d'un fils qu'il aimerait rencontrer, uns fois sur la côte ouest.
Eric, le narrateur, es à la basse, Jeff à la guitare et au chant. Et puisque le guitariste d'origine n'est plus joignable, c'est Scott, 18 ans et une rage en lui, qui prend les solos.
Musiciens amateurs, mais passionnés par le thrash des années 80-90, ils traînent leurs ventres rebondis, leurs visages fatigués dans un van du crétacé, sur les routes secondaires de l'Amérique. Une mini-tournée comme des de groupes en faisaient il y a trente ans. A jouer dans des bleds un peu paumés. Mais il y a tout de même Chicago. Puis Kansas City où leur bienfaiteur donne un sérieux coup de pouce en annonçant le concert sur les réseaux sociaux. Et Doug, Jeff, Eric, avec Scott, de vivre et non pas revivre une seconde jeunesse. De toucher du doigt ce qu'ils ont raté il y a vingt-cinq ans. De comprendre à côté de quoi ils sont peut être passés. Avec donc des regrets parce que, non, la vie n'a pas été plus douce, plus rose après le lycée. Même si Jeff a monté son entreprise d'assurances, côté famille, ce n'est pas ça.
Nous les moches parlera à tous les fans de thrash et plus généralement à tous les fans de musique qui ont dépassé la trentaine. C'est sans doute un roman générationnel. On pense aux Ephémères d'Andrew O'Hagan, en plus social et plus rock aussi. Jean Michelin saisit parfaitement les rêves de ces vieux gamins et leur lucidité, presque un fatalisme notamment pour Doug. Le portrait de Ken Wahl est plus convenu mais il est le contrepoint d'Obliterator dans cette industrie culturelle qui ne tolère que les gagnants et ne vénère que le dieu dollar. Ken Wahl a réussi au -delà de tout. Au prix d'un renoncement artistique.
La belle idée de Michelin, c'est de faire raconter le roman par Eric, et plutôt à la première personne du pluriel. Comme un porte-flamme de cette classe laborieuse, perdue. Eric raconte et Nous les moches prend alors cette syntaxe parlée, fluide, agréable, qui colle bien au sujet. On ne croise pas si souvent un texte qui passe une page sur l'installation d'une batterie, à disséquer la grosse caisse, la double pédale, les toms, la caisse claire... c'est du plaisir. Et de l'émotion.

Nous les moches, ed. Héloïse d'Ormesson, 251 pages, 20 €
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