Littérature noire
9 Octobre 2025
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C'est d'une ambition rare. Et rien que pour cela, il faut se pencher sur cette trilogie politico-policière de Benjamin Dierstein. Merde ! Aujourd'hui, on nous vend du thriller "haletant" et mal ficelé à tour de bras, des histoires, on peut le dire, débiles de super méchants sanguinaires. Alors que, bon sang, retournons-nous cinq minutes sur l'histoire de cette belle France. L'histoire récente, celle du début des années 80, et savourons la mise en scène de l'auteur dans L'étendard sanglant est levé. Une narration en plusieurs tableaux (heureusement quand on envoie une trilogie de 900 pages à chaque volume) avec un flic infiltré chez Action Directe, Gourv, devenu schizo et amoureux, une inspectrice des RG, Liénard, ambitieuse dans un univers macho, un mercenaire psychopathe roi de la nuit parisienne, Vauthier, et différents seconds rôles solides, de François de Grossouvre, conseiller de Mitterrand, à Tany Zampa, dernier caïd marseillais, en passant par Marcel Francisci, seigneur des jeux insulaire...
Le verbe grenouiller a sans doute été inventé pour cette époque et ce microcosme de truands, combinards, vrais voyous et faux démocrates. 1980-1982, c'est le grand télescopage des idéaux, l'affrontement, peut-être le dernier, d'un rêve de gauche avec la réalité droitarde française. Il y a donc cette élection présidentielle qui se profile. Ce sont les dernières heures du SAC et quiconque a vécu ce temps se souvient avec horreur de la tuerie d'Auriol, ici formidablement restituée. L'avènement de Mitterrrand, c'est également le signal d'une panique générale dans les rangs de la police, avec règlements de comptes entre RG, SDECE (ex-DGSE pour encore quelques mois), DST et Antigang. Parce que la politique internationale s'invite en même temps sur le sol français avec l'ennemi number one : Carlos. C'est l'attentat de la rue Copernic, celui du train Paris-Toulouse. Le conflit palestinien s'exporte mais aussi l'influence lybienne sur le continent africain. Oui, c'est un sacré bordel.
Et Dierstein en fait un sacré roman. Soyons clair : nombreux sont ceux qui parlent d'Ellroy pour chercher une filiation à l'auteur breton. Il y a de cela oui. Tout comme il y a du Manchette dans sa vision du monde et dans son approche des milieux autonomes, se gardant bien de les condamner et même de les juger. Un flic corrompu toxico ou un soldat perdu ne font pas un héritage ellroyen. Pas plus que les extraits de conversations tirés des archives RG. Ni même les dessous des nuits parisiennes avec Johnny, Ardisson ou Mourousi en slip qui joue à Pong (ça, c'est très très drôle). Dierstein a sa patte, vraiment. Et cet Etendard sanglant est levé se lit avec une surprenante gourmandise pour un tel pavé. Parce que le rythme est parfait, avec ses coups de sang, ses moments de tension, ses instants plus calmes, notamment quand il s'agit de causer tactiques politiques. La gourmandise vient aussi tout simplement de la richesse de la matière et de la volonté, encore une fois, de Benjamin Dierstein de tout lâcher.
Pour être complet, on regrette un passage un peu trop longuet sur la Corse. Avec deux, trois glissades imperceptibles : Pietro est un prénom italien pas insulaire. Sinon, c'est Petru. Et personne n'élève de moutons dans l'île, plutôt des brebis. Incardona avait fait la même confusion. Pour rester dans le sud, il y a une scène avec des méridionaux qui boivent un pastis avec des toast à l'aioli... l'aioli est une mayonnaise à l'ail. C'est immonde à l'apéro. Qui fait ça sinon un homme torturé ? Mais ce sont des détails, du pinaillage. On attend la suite bien entendu.
L'étendard sanglant est levé, ed. Flammarion, 880 pages, 24, 50 €