Littérature noire
3 Décembre 2025
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Tout le monde sait que Mark Haskell Smith est, comme d'autres, passé de Rivages à Gallmeister il y a une poignée d'années. Pour y publier Coup de vent, plutôt agréable, Mémoires, qui ne restera pas dans les annales, et rééditer les meilleurs polars acides de l'homme de Kansas City. Dont ce Delicious. Hilarant mais pas seulement. Parce que l'auteur parvient souvent à glisser quelques nuances politiques bienvenues, matière à réfléchir tout en se massant les zygomatiques.
A Hawaï, voici Joseph, solide et jeune allogène, devenu un redoutable chef cuisinier, soucieux de la tradition culinaire de son île mais également très ouvert sur les autres gastronomies. Au point qu'un chef de New-York, lors de récentes vacances, lui a fait une proposition professionnelle pour travailler avec lui. Joseph hésite. Aussi parce qu'il est amoureux d'Hannah, prof de langue hawaïenne. Mais alors, avec toutes ces opportunités, indépendamment de ses qualités, pourquoi se met-il à cuire, à l'étouffée, les corps de deux Américains ?
Parce qu'il y a une sombre embrouille de cattering derrière. Sid, l'oncle de Joseph, nourrit les nombreux tournages de films, de publicités, depuis plusieurs années. C'est son business. Quand un vieux pervers, souffrant de priapisme, débarque du continent avec son déambulateur pour rafler les marchés, ça l'irrite Sid. Qui pète un câble et s'en va menacer le vieil Américain. Celui-ci, habitué des embrouilles à Vegas, ne se démonte pas et embauche un tueur à gages.
Delicious flirte avec le non sense parfois ou la grosse blague potache. Les situations tournent parfois graveleuses ou juste gênantes quand il s'agit de sexes masculins trop visibles sous des shorts de plage mais restent très drôles. Plusieurs scènes sont carrément hilarantes dont celle où l'oncle conseille à Joseph de coucher avec le producteur gay pour garder ce marché du cattering. Hyper loyal, le jeune homme se demande s'il est prêt...
Mais le roman aborde aussi la question de la colonisation par le tourisme, de la spoliation des terres, de l'acculturation. Ecrit en 2005, Delicious est pour le moins visionnaire. Du tourisme pour vendre d'abord des teeshirts fabriqués en Chine, de la pseudo nourriture locale et puis des Américains qui s'installent, armés d'un gros pouvoir d'achat, qui rachètent la moindre bicoque trois fois son prix. Et, mieux, qui infiltrent un marché de l'emploi forcément réduit. Ce n'est pas le sujet central du roman mais cela flotte dans ces 300 pages, même si on est favorable à la libre entreprise, on se dit que ces yankees ont bien mérité leur sort. La violence commence parfois par une innocente paire de tongs...
Delicious (trad. Benjamin et Julien Guérif), ed. Gallmeister, 364 pages, 11, 90 e