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The killer inside me

Littérature noire

Ceux qui ne sont rien : comme un air de Ken Loach carioca

Fin 2023, Celles qu'on tue, récit pétrifiant de Patricia Melo sur le meurtre d'une jeune indienne brésilienne, avait marqué les esprits. Pour ce nouveau roman, Ceux qui ne sont rien, qui constitue un nouveau volet de la violence, sociale cette fois, au Brésil, l'autrice s'installe à Sao Paulo, sur les trottoirs, sur les cartons, dans les squats, les centres d'hébergement et va suivre une demi-douzaine de personnages pris dans une misère crasse, une injustice d'Etat. Jessica à tout juste 15 ans, vit à la rue, tape un peu dans le crack mais conserve encore des rêves pleins la tête, comme celui de travailler pour la "banque de Boston", d'offrir une maison à sa mère. En attendant, elle porte la vie. Et le père est Chilves, un noir qui comme beaucoup d'autres, gagne sa maigre pitance en ramassant les déchets, canettes, bouteilles, dans les rues. Mais un court passage en prison lui révèle la dimension politique de la situation et il rêve d'un soulèvement des plus pauvres. Seno Chacoy travaillait à la voirie. On lui demandait, implicitement, d'arroser les tentes, les couvertures des SDF du coin pour les faire fuir. Sauf que son geste a été attrapé par l'oeil d'un journaliste : il se fait virer, sa femme décède et son beau-fils le jette de la maison. Et puis il y a Douglas, employé du cimetière dans cette époque du Covid. Ebranlé par le rythme des enterrements, il est aussi touché par cette vieille dame qui dort sur la tombe de son fils. Il se renseigne et apprend que celui-ci a été abattu, tout le monde, le sait, par un flic ripou, un de plus. Douglas identifie le policier, l'approche et rêve de le piéger. Enfin, il y a Iriquitan, personnage lunaire, appliqué à collecter les mots de la rue, qu'un éditeur décide de lancer dans le grand bain de la littérature. Comme fil rouge de tous ces personnages, Glenda, trans exceptionnelle, pépite d'énergie, prête à se défendre de quiconque et surtout de ceux qui veulent expulser les squatteurs.
Roman kaléidoscopique, Ceux qui ne sont rien prend le temps de raconter chaque trajectoire au gré d'histoires personnelles qui offrent un rythme continu au roman. Le piège aurait été de s'y perdre, il n'en est rien. Patricia Melo sait parfaitement jouer avec ses anti-héros mais également avec une poignée de personnages secondaires tout aussi riches. Elle livre un roman de rêves brisés, de vies massacrées par un Etat aveugle (Bolsonaro était au pouvoir et ses mesures antisociales). Pourtant, il ne s'agit pas d'un tract ou d'un pamphlet, mais avant tout d'un roman social, précis, jamais larmoyant. Bien d'actualité d'ailleurs quand Seno Chacoy s'imagine au coeur d'un article : " le titre serait Le Vénézuela n'a pas réussi à m'achever. Ou bien : Le Vénézuela est le cancer de l'Amérique Latine. Il expliquerait en détail comment c'était de vivre avec une inflation d'un million pour cent. Avec des irruptions de mycose et de gale. "
Dans un exercice formidable de littérature, Patricia Melo parvient ainsi à créer une fiction d'un réalisme glaçant, encore une fois. Le talent de la Brésilienne est bien de poser sa voix unique sur son monde, de le raconter avec cette juste sensibilité mais pas sans colère. On serait à deux doigts d'écrire qu'il y a du Ken Loach ici.

Ceux qui ne sont rien (Menos que um, trad. Elodie Dupau), ed. Buchet Chastel, 456 pages, 24, 50 €
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