Littérature noire
23 Février 2026
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Le pouvoir de la fiction ! En s'appuyant sur l'époque de la Guerre Froide, époque Brejnev, et sur les différentes expérimentations sur la manipulation des populations, le conditionnement mental, Damien Igor Delhomme écrit avec La chance rouge, un roman aussi terrifiant que réaliste. Attention, pas une ligne de ces 462 pages n'est tirée d'un événement réel et pourtant par la magie d'une narration impeccable, le lecteur se retrouve au début des années 70, au fin fond de la Sibérie, dans cette nouvelle ville de Mayak Severa.
C'est là, où les températures dégringolent parfois à - 40, que le pouvoir soviétique, dans son immense désir de faire le bien sur cette planète, a décidé de raser plusieurs villages de l'ethnie Even (qui existe effectivement pour le coup) et d'en faire les sujets d'une nouvelle forme d'expériences mentales dans une ville de 4000 habitants, surplombée, pour le symbole, par un immense phare. Une petite phalange de scientifiques, spécialisés dans le comportement, dans les probabilités, voire dans la torture, jouent ainsi aux docteurs Frankestein. Sur les enfants, on mesure la chance, en tentant de la fabriquer, de la contrôler. Sur les parents, on joue avec les privations, de chauffage, de nourriture. Et on n'oublie pas, aussi, de travailler à la mine. Surtout quand la direction décide d'inventer une pseudo guerre pour pousser ses cobayes à plus de productivité. Le Soviet Suprême rêve d'un citoyen unique et dévoué, totalement reconstruit. Mais l'Even, forgé par des millénaires de pratiques chamaniques dans ce grand désert blanc, s'accroche à ses croyances, ses visions, bref sa culture. Pour survivre.
En découpant sa narration autour des nombreux premiers et seconds rôles, l'auteur offre une vision quasi panoptique de cet univers carcéral et scientifique. Jonglant d'un psychologue au mathématicien, en passant par le neurologue, le biochimiste mais aussi une enfant étonnamment douée. Si cette technique d'écriture donne à saisir chaque détail de Mayak Severa, elle ne permet pas à Damien Igor Delhomme de développer une écriture personnelle, prenant le biais de la lettre et s'adaptant chaque fois à son personnage. La chance rouge n'en demeure pas moins un formidable roman qui résonne aujourd'hui avec le lots de fausses informations, de bots, d'images manipulées qui polluent les discours. La meilleure arme sur les masses reste bien la manipulation des cerveaux.
La chance rouge, ed. Agullo, 461 pages, 21, 90 €