Littérature noire
2 Mars 2026
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L'Angleterre a inventé le football. Outre-Manche, le football demeure un mode de vie, un marqueur social et surtout une identité. David Peace le sait sans doute plus que tout autre auteur, lui, le fan d'Huddersfield, club du Yorkshire au passé prestigieux mais qui végète en League One, 3e division, sans que cela n'enlève une once d'adoration pour l'auteur de 44 jours et Rouge ou Mort. Donc David Peace est Anglais jusqu'au bout des ongles et il écrit sur le football. Sur ses mythologies. Après les managers de Leeds et Liverpool, cette fois avec Munichs, le voilà sur un autre terrain : celui d'Old Trafford à Manchester United. Plus exactement en février 1958 quand l'avion qui ramenait cette glorieuse équipe d'un match de Coupe d'Europe à Belgrade s'écrase au décollage à Munich. Vingt-trois morts dont huit parmi les joueurs de Man U. Des joueurs, très jeunes en majorité, que tout le peuple de Manchester a appris à aimer, à adorer, puisqu'ils venaient d'être sacrés champions d'Angleterre pour la deuxième fois consécutive, point d'orgue d'une période faste qui redonnait de la joie à ceux qui sortaient à peine de la guerre.
David Peace raconte les deux mois qui suivent le crash, quasiment jour après jour, dans les pas de Jimmy Murphy, manager de circonstance en l'absence de l'iconique Matt Busby, gravement blessé. Dans les pas aussi, des convois funéraires qui ramènent les dépouilles, traversent la ville ou les villages dont sont issus les joueurs. Dans les pas des Morts donc, de leurs proches, pour raconter ces vies, ces gamins hyper doués qui ont parfois fait le mineur pour gagner leur croûte. Comme dans GB 84, c'est tout un univers ouvrier que Peace installe, des petites gens pas habitués aux honneurs, aux Unes des journaux, ni même aux voitures neuves. Dans une ambiance de neige, de pluie froide et de murs en briques rouge.
Mais au milieu de ce défilé des Morts, il y a le sursaut des vivants. D'une équipe qui doit se reconstruire. Parce que toute une ville l'attend. Il y a des matches à jouer. Certains joueurs sont miraculeusement indemnes, rongés par la culpabilité, comme Harry Greg, Bill Foulkes et surtout le génie Bobby Charlton. Mais ils remettent les crampons, pour ce peuple rouge : " c'était l'effet de United, voyez, le chagrin que la ville, le pays tout entier ressentait, parce que United donnerait toujours sa chance à un Irlandais, c'était connu, pas comme certains autres clubs. " Ils remettent le maillot aussi pour les amis morts.
Munichs, une nouvelle fois, impose Peace comme le meilleur narrateur de ces 30 dernières années. Sur un sujet, toujours aussi délicat, il réalise un numéro de funambule sans jamais verser dans le pathos mais en donnant à lire les larmes des épouses, des mères, des supporters. Puis trouvant le fil ténu pour passer des Morts aux Vivants, de l'immense abattement aux joies de la victoire retrouvée. Il y a quelque chose de Shakespearien dans son oeuvre.
Personne n'écrit comme Peace certes (qui pour faire une thèse sur sa ponctuation ?). Et personne n'écrit sur le football comme Peace. Munichs est une nouvelle master class et il faut jeter un oeil sur l'énorme bibliographie en fin d'ouvrage pour se rendre compte du boulot abattu. Le type même de roman dont on peut parler des heures durant. Et on n'est pas forcé d'aimer le ballon rond pour cela.
Munichs (trad. Isabelle Maillet), ed. Rivages, 563 pages, 24, 90 €