Littérature noire
4 Mai 2026
/image%2F1884005%2F20260503%2Fob_832f37_roman-national.jpg)
Te souviens-tu de nos illusions, lorsque nous étions jeunes et que nous rêvions de libérer notre patrie ? " En l'an 1575, dans une auberge bastiaise, ils sont deux personnages de ce Roman national de Marc Biancarelli à deviser sur leur chemin de vie, sur leurs expériences de la guerre aux côtés de Sampiero, contre l'occupant de la République de Gênes. Deux hommes, pas usés, mais désabusés, par les tromperies, les trahisons, les abus, les horreurs... de leurs compatriotes.
Marc Biancarelli manie l'ironie en titrant son nouveau texte Roman national, mais, comme d'habitude, il cherche à rétablir certaines vérités, ou plutôt à battre en brèche des contre-vérités. La Corse héroïque, pétrie de valeurs, très peu pour lui.
Voici donc son île, en 1564. Le colonel Sampiero d'Ornano, auparavant dans les armées françaises, monte une rébellion pour chasser l'occupant génois. Dans le village de l'Arcinivala, le jeune Fioravante sort de l'enfance et braconne avec son père, son oncle, s'amourache de son amie de toujours, Catalina. Tandis que le grand frère s'engage aux côtés de Sampiero, quelques temps plus tard, Catalina et ses cousines sont violées par une bande de mercenaires corses. Fou de rage, Fioravante jure de venger l'honneur de sa tendre. Il sait que les coupables se sont rangés aux côtés de Sampiero. Il en fait de même. Et Catalina également. Alors que s'annonce la grande bataille de Caccia contre une armée génoise mal préparée.
Biancarelli raffole des moments épiques et, à la manière d'un Tim Willocks, il n'hésite par à pourfendre les chairs, les crânes, à faire patauger ses personnages dans le sang et la boue. Les scènes de bataille sont ainsi d'une violence réaliste mais pas seulement. Les hommes de cette terre sont eux aussi dépeints dans leur crue réalité, avec leurs pires instincts. Dans Roman national, il n'y a évidemment rien de romantique. C'est même tout le contraire. Pour coller aux faits historiques, l'auteur porto-vecchiais s'est appuyé sur plusieurs essais de l'historien Antoine-Marie Graziani et sur les chroniques d'Anton Pietro Filippini. Jusqu'à faire de ce dernier l'un des personnages du roman, à un moment où le lecteur commence à s'attacher aux aventures de Fioravante.
Au final, davantage que des personnages légendaires, davantage que des faits tordus dans tous les sens, pour Marc Biancarelli, ce qui continue à faire un territoire, un peuple, c'est bien la langue. Lui, l'enseignant de corse, glisse ainsi que ce qui a traversé les siècles, pour l'instant, c'est bien ce parler, ce vocabulaire, à peine différent selon le côté de Vizzavona, mais qui unit, qui cimente... et qui ne triche pas.
Roman national a l'ambition, mesurée mais réelle, de remettre l'église au centre du village, en Corse. Et c'est justement le rôle des romanciers de s'emparer de la matière scientifique pour en faire une fiction solide, ancrée dans les faits. A l'inverse du politique, le romancier ne cherche à enjoliver mais à dire et même à contredire.
Roman national, ed. Actes Sud, 187 pages, 20 €