Littérature noire
10 Juin 2026
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Premier tome de la série de James Lee Burke consacrée à la famille Holland (pas Billy Bob ou Hackberry), Etranger à la dérive a été publié en 2014 aux Etats-Unis mais n'avait pas encore trouvé sa place dans le calendrier fourni de l'auteur de ce côté de l'Atlantique. Voilà qui est réparé.
Si l'amateur de Burke retrouve ici toutes les obsessions de l'auteur, à savoir le mal profond de la société américaine, sa perméabilité à la corruption, son empoisonnement à l'argent, Etranger à la dérive empoigne deux figures de la vie américaine, deux icônes de l'immédiat après-guerre. A savoir le vétéran de la Seconde Guerre Mondiale, héros des Ardennes, d'Omaha Beach et libérateur des camps, Weldon Avery. Et la star montante d'Hollywood, jeune fille fraîche et pure issue de la campagne, sagement mariée, Linda Gail.
Le premier va monter une société de soudure de pipelines, à partir du blindage des tanks allemands, et faire fortune avec son camarade de régiment, témoin des pires atrocités de la guerre, Herschell Pine. Celui-là même qui épousera Linda Gail tandis qu'Holland convolera avec Rosita, républicaine espagnole qu'ils ont sauvé d'un camp nazi... Mais voilà, le succès des deux vétérans va attirer la foudre des caciques texans. Corruption de flics violents, chantage à partir de photos truquées, allusion publique au passé de la rescapée des camps... tous les coups, et surtout les plus mauvais, sont distribués. Forcément, il va y avoir un mort, puis deux, trois.
James Lee Burke ne changera plus et c'est tant mieux. Sa bataille du bien et du mal, qu'elle se déroule dans son Texas natal comme ici, ou en Louisiane, au Montana, a les atours du mythe de Sisyphe et c'est ce qu'elle est. Mais en bon idéaliste, il ne baisse pas les bras et son espoir s'appuie sans doute sur un brin de religiosité mais aussi sur l'amour qui, dans ce cas précis, va sauver Weldon et Rosita. Il s'appuie également sur la simple beauté du monde et ses aurores flamboyantes, des cieux qu'il peint à la Monet, pour se donner une raison de croire encore.
D'accord, Etranger à la dérive ne bouleversera pas ceux habitués, parfois lassés, de la prose de JL Burke. Pourtant, quelle écriture, quelle maîtrise de la narration et quelle épopée. Romanesque au possible, historique, violent, il faut avoir une sacrée plume pour ainsi passer des tranchées des Ardennes, aux marécages texans, jongler entre Bonnie and Clyde et Bugsie Siegel, établir ce parallèle subtil entre l'industrie du pétrole et celle d'Hollywood. Non, une fois de plus, il ne faut pas minimiser l'oeuvre de Burke.
Etranger à la dérive (Wayfaring stranger, trad. Christophe Mercier), ed. Rivages, 488 pages, 22, 90 €